/ Un texte de notre collaborateur Ali Mafi, président de Forthright Music
On cherche souvent le génie du jazz sur les trottoirs de Chicago, la Nouvelle Orléans ou Londres. Pourtant, l’un des saxophonistes les plus inspirés du XXIᵉ siècle est d’ici. Québécois, montréalais d’origine haïtienne, Jowee Omicil fait partie de ces musiciens qui ont marqué le jazz contemporain par leur langage, sans jamais chercher à occuper le centre. Plus qu’un virtuose, il est un polyglotte musical, un créateur de langage, souvent associé à son concept fétiche: BASH!
Véritable nomade, il poursuit une trajectoire internationale tout en restant profondément lié au Québec. Saxophoniste (alto et soprano), Jowee est un véritable Master of Wind. Pour lui, le souffle n’est pas une technique, c’est une circulation d’énergie : qu’il saisisse une clarinette, une flûte, ou une trompette de poche, il ne joue pas de l’instrument, il le laisse vivre. Cette quête de fluidité se prolonge également dans ses collaborations, notamment avec Dominique Fils-Aimé, où la musique naît d’une écoute mutuelle absolue.
sMiLes (2025), son 11ᵉ album, vient sceller cette démarche. Plus qu’un simple hommage à ses maîtres Miles Davis et Wayne Shorter, c’est un dialogue intime avec leurs fantômes, où Jowee injecte son propre ADN pour transformer l’héritage en une matière neuve et personnelle.
Il est 12 h 30, un vendredi glacial de janvier, quand le téléphone sonne.
« Ali! on mange ensemble ? »
– Quand ?
« Maintenant ! »
Trente minutes plus tard, on est attablés dans un café, autour d’un plat réconfortant.
Notre conversation prend ce même pli : tout est libre, rien n’est forcé.
Jowee Omicil : Je crois que c’est surtout une question d’écoute. D’être suffisamment disponible pour laisser les choses arriver. Spiritual Healing, par exemple, est né comme ça. On n’était pas venus enregistrer un album. On faisait un sound check. On voulait juste entendre comment les instruments sonnaient ensemble, comment la pièce réagissait. On a commencé à jouer, tranquillement. À écouter. Et quelque chose s’est installé. À la fin, on m’entend dire « Take one!». Comme si on venait seulement de commencer. Et d’une certaine manière, c’était vrai.


C’est un peu ma relation à la musique aujourd’hui : ne pas forcer, ne pas décider à l’avance. Être là, attentif, et reconnaître quand le moment existe déjà. Tout part de questions simples, presque intimes : est-ce que j’aime cette musique-là ? est-ce que je me sens bien avec ces musiciens ? C’est à partir de là, dans cet espace de confiance, que peuvent coexister l’apprentissage et la transmission. sMiLes marque cette étape. C’est une manière d’être.
On parle souvent de BASH! pour décrire ton univers. Au-delà du mot, qu’est-ce que ça signifie pour toi ?
BASH!, c’est un état. Pas un style ou une étiquette. C’est accepter l’intensité de la vie telle qu’elle arrive : le chaos, la joie, l’imprévu. C’est dire oui à ce qui se présente, même quand ça déstabilise, même quand ça ne ressemble pas à ce qu’on avait prévu. Pour moi, c’est le cri, c’est le souffle, c’est l’univers et la rue en même temps. Quand tu entres dans cet état-là, tu ne calcules plus. Tu ne cherches pas à être bon ou à être juste, selon les règles académiques. Tu joues avec ce qui est là, maintenant. Et souvent, c’est précisément là, dans cet abandon, que les choses les plus vraies apparaissent. BasH!, c’est cette liberté de ne pas avoir peur de se tromper, parce que dans l’improvisation de la vie, l’erreur n’existe pas: il n’y a que des opportunités.
Pourquoi cette multiplicité d’instruments?
Parce qu’un seul point de vue ne me suffit pas. Chaque instrument a sa voix, sa manière de respirer, sa propre urgence. Le saxophone ne dit pas la même chose que la flûte ou la trompette ; ils ne demandent pas le même engagement du corps. En changeant d’instrument, je change de langage intérieur, je change de fréquence. C’est ce qui me permet de construire des musiques plus texturées, plus vivantes, parce que je ne reste jamais figé dans une seule posture. Les instruments sont des miroirs : ils me montrent différentes facettes de moi-même, des zones d’ombre ou des éclats de joie que je ne pourrais pas exprimer autrement. Au fond, je ne cherche pas à maîtriser l’instrument pour lui-même, je cherche à multiplier les fenêtres pour laisser passer le vent.
Le chiffre 11 revient comme un motif autour de ce disque…
Le 11, c’est un miroir. Deux lignes qui se regardent, deux colonnes qui se tiennent debout. Tu peux le tourner dans tous les sens, il reste le même. C’est un chiffre qui ne ment pas. Pour moi, il parle de relation, pas de conclusion. Il symbolise le face-à-face : entre le musicien et son instrument, entre Haïti et Montréal, entre Miles et moi. Cet album n’est pas un point final. C’est un passage, une continuité. C’est un endroit d’équilibre entre ce que j’ai reçu des maîtres et ce que je transmets aujourd’hui. Sortir ça un 11 novembre, c’est poser un jalon dans le temps pour dire que le souffle continue, qu’il ne s’arrête jamais vraiment. C’est une porte ouverte sur la suite.
Accepter que l’univers nous « joue », qu’est-ce que ça change?
Ça m’a libéré. J’ai arrêté de vouloir tout contrôler, de vouloir imposer ma volonté au silence. J’ai enfin accepté d’être un canal, pas un centre. Quand tu comprends que tu n’es qu’un intermédiaire entre le souffle et l’instant, tu écoutes autrement. Tu forces moins sur l’instrument, tu forces moins sur les gens. Tu fais confiance au courant. Ce n’est pas une posture passive, au contraire. Ça demande une vigilance extrême, une présence de chaque seconde pour capter ce qui vibre autour de toi. Mais cette présence te rend plus humain, plus attentif, plus juste. Sur scène comme dans la vie. C’est là que tu réalises que la musique ne t’appartient pas: elle te traverse, et ton seul travail, c’est de garder la porte ouverte.
Qu’est-ce qui te permet de durer?
Le secret, c’est le silence. Pas le silence comme une absence ou un vide, mais comme un espace fertile. C’est un endroit où tu peux enfin te retrouver, respirer sans l’instrument, et écouter ce qui compte vraiment. Dans ce métier, le bruit est partout, pas seulement dans les oreilles, mais dans la tête, dans les attentes des autres.
Le silence me protège de cette dispersion, de l’usure du monde. Il me permet de nettoyer mon canal pour que, la prochaine fois que je prends un instrument, le son soit neuf. C’est le silence qui me donne la force de continuer. C’est lui qui nourrit le souffle.
Note — De passage à Montréal, Jowee Omicil présentera sMiLes notamment à Belle et Bum le 14 février. Pour suivre les actualités de l’artiste, cliquez ici.
