C’est avec beaucoup de générosité que l’auteur-compositeur-interprète et entrepreneur Jeff Beaulieu a accepté notre invitation à une entrevue. Il nous a rejoint par visioconférence alors qu’il séjourne à Tanger, au Maroc.
Il y a quelques années, le groupe qu’il forme avec Alex Henry Foster, Sef, Ben Lemelin, Miss Isabel et Charles « Moose » Allicie, “Your Favorite Enemies”, a eu l’idée de trouver un endroit dans le monde où il pourrait se réunir pendant une certaine période pour se concentrer à une seule chose: la création. Bien que la formation ait changé d’identité, “Alex & The Long Shadows” a trouvé refuge dans un riad traditionnel marocain, une maison où chaque membre du groupe a sa chambre et possédant une cour intérieure et un jardin central. Un bâtiment typiquement marocain.
“Le mélange encore notre côté artistique et entrepreneur a pas mal toujours été au centre de tout ce qu’on a fait. Les choses se sont produites un peu par elle-même”, dit Jeff Beaulieu, tout sourire. Il a visiblement l’air d’avoir pris plus de soleil que nous, au cours des dernières semaines! L’homme d’affaires est également copropriétaire de Drummond Vinyl, une entreprise de fabrication de vinyles musicaux dont le succès est quasi-instantané.
Des rêves et de la folie
Nous sommes en 2006 et le groupe Your Favorite Enemies est composé de six jeunes musiciens dont les ambitions sont sans équivoque: planétaires. “On avait un garage et la musique était tout ce qui comptait pour nous. C’est notre façon de se sentir en vie”, ajoute l’artiste. Amateurs de la philosophie “Do It Yourself”, les artistes penchent vers un endroit qui, dit-on, leur ouvrira bien des portes: Toronto. “Quand on est arrivés là, naïvement,, on pensait qu’on signerait un contrat. On est partis de Montréal et on avait réussi à se trouver un espace pour jouer un spectacle… dans une salle où il n’y avait personne. Le concert n’avait rien donné”.
Dès leurs débuts, le groupe possède son propre studio dans un garage et investit chaque dollar gagné dans l’équipement sonore. À ce moment, les comparses font la rencontre d’un gérant d’artistes. “Un gars avait trippé sur nous, il dirigeait à l’époque le groupe Mobile. Il a pu nous entourer de professionnels qui sont venus nous voir jouer. Notre musique commençait à se propager avec MySpace. Les labels canadiens ont porté attention à nous, les offres ont commencé à arrêter. On nous a proposé des contrats de sept albums!”, lance-t-il en riant. Ce sont ces dédales administratifs qui donnent l’élan nécessaire au groupe afin qu’il se lance par lui-même dans la production d’un premier EP. La relation avec cet agent n’a pas duré longtemps, ce dernier ne comprenant pas pourquoi le groupe refusait systématiquement tous les contrats de disque qu’il recevait. “Les gens dans l’industrie sont bons pour te faire croire que tu dois absolument accepter une offre ou une autre. Tu as 21 ou 22 ans et il y a plein de choses qui arrivent que tu ne croyais pas possible”, ajoute Jeff Beaulieu.
Tissés serrés
Fait intéressant, les membres du groupe n’ont jamais changé. Pour Jeff Beaulieu, le “band”, c’était tout ce qui était important. “On faisait des pages MySpace pour certains marchés et on mettait des “super fans” en charge. Ils devaient parfois traduire ce qu’on disait. Pour nous, ça ramène l’esprit communautaire dans notre projet. Et tout est arrivé malgré nous”, dit-il. L’aventure de Your Favorites Enemies aura duré 10 ans, le groupe fera son dernier concert en 2016. Mais cela n’a pas ralenti l’élan des artistes qui, devenus hommes d’affaires, avaient bien d’autres idées en tête. “Dans le groupe, on sentait à plusieurs niveaux qu’on arrivait à la fin du voyage. Musicalement, surtout”, dit-il. Parallèlement, le père d’Alex Henry Foster décède et le chanteur prend une pause.
Voir le monde
Nous sommes en 2018 lorsque l’idée de se réunir entre amis pour créer et simplement avoir du plaisir revient se balader dans la tête de certains. C’est là que l’idée du voyage arrive dans les discussions. Pourquoi ne pas louer une camionnette pendant trois semaines, quelque part dans le monde, simplement pour déconnecter? Le Maroc s’est imposé comme le meilleur choix et Alex Henry Foster tombe en amour avec l’endroit. Il y reviendra pendant quelques mois pour écrire et ce sera le début d’une nouvelle aventure: Alex Henry Foster & The Long Shadows. “Au début, on devait aller à Barcelone. On a finalement choisi un endroit où tout nous est étranger. On est vraiment spectateurs d’une culture et d’un univers qui ne nous ressemble pas du tout. C’est comme une grande pièce de théâtre que tu regardes tous les jours”, souligne Jeff Beaulieu. Le lieu est à 14 km entre l’Europe et l’Afrique. Là-bas, tout est toujours à la fois le début et la fin de quelque chose.
C’est grâce à une rencontre avec un couple français qu’Alex Henry Foster découvre le riad qui deviendra pendant quelques mois sa maison. Sur chaque étage, on y retrouve des chambres et un salon. On vit un concept où l’eau se mêle au ciel dans la même maison, un bâtiment typiquement marocain. Là-bas, les journées s’étirent à 18 ou 20 degrés celsius, tous les jours. “Parfois, la ville te choisit!”, lance Jeff. Pour les deux comparses, il était devenu évident que les autres artistes devaient les rejoindre sans attendre pour créer.
Quelques mois plus tard, le groupe fera l’acquisition d’une maison d’hôtes à Tanger, un petit hôtel de 10 chambres qui leur permet de continuer de générer des revenus qui sont réinvestis dans la création. “On ne voulait jamais se sentir coincés et devoir faire de la musique qu’on ne voulait pas. On est donc toujours lancés dans des business comme celles-là pour continuer à avoir la liberté de créer”, dit-il. Le groupe reste uni dans ces choix (audacieux, disons-le!) depuis bientôt 20 ans.
Drummond Vinyl
Puisque le groupe ne fait rien à moitié, les artistes poussent le concept “Do It Yourself” nettement plus loin en faisant le plus grand “move” de leur histoire: l’achat de l’église de Drummondville en 2010. L’objectif? La reconvertir en studio et se permettre d’y aménager un espace afin que tous les membres du groupe puissent y vivre. “Pendant un an, on a demandé à tout le monde s’il pouvait aller tous vivre ensemble pour réduire les coûts. On a essentiellement transformé une église catholique pour réunir le label, nos studios d’enregistrement, notre entreprise de production de vinyles, etc.”, souligne Jeff Beaulieu, les étoiles dans les yeux en parlant de cet immense projet qu’il apprend encore à gérer à distance, avec le décalage horaire. C’est ainsi que naît Drummond Vinyl. “On a commencé à approcher des banques pour obtenir des fonds pour le projet et ça a déboulé ensemble. Les choses se sont déroulées rapidement”, ajoute-t-il. En 2023, l’entreprise ouvre officiellement ses portes et les clients se bousculent déjà. La faillite de la Société des loisirs, une entreprise de production de vinyles à Québec, a tristement contribué à leur succès: le nombre de fabricants de vinyles était de plus en plus restreint. De plus, la réputation “DIY” de Jeff Beaulieu et sa bande n’était plus à faire: les artistes savaient que le produit serait de qualité. “C’est une industrie de relations. Il faut être là, présent et créer sa propre chance. Les choses ne se font pas rapidement, tout prend du temps et est hyper humain”, conclut-il. Depuis, les affaires roulent excessivement bien.
Pour ne pas se perdre
N’y a-t-il pas un risque d’en faire trop ou de perdre de vue l’essence de ce que nous sommes, dans un tel contexte? Une maison d’hôte à Tanger, quelques mois dans un Riad chaque année au Maroc, un groupe duquel bâtir la marque, poursuivre la création, gérer Drummond Vinyl, assurer le maintien de l’église, etc. La liste des tâches s’étire, mais le tout doit essentiellement se faire à distance, plusieurs mois par année. “C’est une bonne question! Ce n’est pas facile parce que tout le monde est un peu partout. On trouvait un peu ridicule d’avoir de la difficulté à se rassembler pour créer. On a de moins en moins le temps d’être en studio”, dit Jeff Beaulieu. “Aujourd’hui, on va se concentrer sur des périodes vraiment précises. Par exemple, on est à Tanger de décembre jusqu’au début du mois de mars.”
La clef de leur longévité? “On se dit tout, on n’a pas peur de se dire les vraies affaires. Ce n’est jamais parfait, mais c’est ce qui fait qu’on avance sans non-dits”, ajoute mon interlocuteur. “C’est en voyant la réalité de l’industrie qu’on a décidé de faire les choses par nous-mêmes. Je pense qu’il n’y a pas de formule magique, mais c’est à chaque artiste d’adapter ses choix selon sa réalité et ses objectifs”, dit-il. L’entrepreneur avoue qu’il a parfois fait de mauvais choix, mais desquels il a beaucoup appris. “Notre musique a toujours été une carte de visite. Je pense que de l’accepter nous a peut-être permis de s’adapter plus rapidement et de miser sur nos autres projets connexes”, conclut-il.
Pour Jeff Beaulieu, c’est clair, un artiste n’a plus le choix d’être entrepreneur. “Je trouve aujourd’hui que de faire les choses par nous-mêmes et de refuser de signer chez un grand label était la meilleure décision! Il y a plein de choses qu’on n’a pas fait, musicalement, mais on est entre nous et on a contrôlé tout le parcours. Je n’ai aucun regret”, dit-il. Pour lui, l’artiste et l’entrepreneur ont la même mentalité et doivent apprendre à cohabiter. C’est la créativité qui restera au cœur de ce travail, mais encore faut-il faire la paix avec sa réalité. “Ah, et laisser les émotions de côté!”, conclut-il avec un éclat de rire.
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