Lorsqu’une chanson nous touche profondément, on pense souvent à l’artiste qui la chante. À sa voix. À son interprétation. À l’émotion qu’il ou elle transmet sur scène. Plus rarement à la personne qui a passé des heures à chercher le mot juste, à reformuler une phrase ou à traduire un sentiment en quelques lignes capables de toucher des milliers de personnes. C’est le métier de Philippe Besner.
Parolier, réalisateur et collaborateur de nombreux artistes québécois, il fait partie de ces artisans qui travaillent dans l’ombre, mais dont l’empreinte se retrouve au cœur même des chansons. Au cours des dernières années, il a notamment collaboré avec Olivier Dion, Miro, Eli Rose, 2Frères, Francis De Grandpé, Junes et plusieurs autres artistes de la scène québécoise.
Sa plus récente collaboration l’a mené à participer à l’écriture de plusieurs titres du nouvel album d’Olivier Dion, L’Empreinte. Une relation créative qui dure maintenant depuis quatre ans. « On s’est rencontrés dans un camp d’écriture et on devait faire une chanson. Cette journée-là, il m’a dit que son album était terminé, mais que la chanson qu’on écrirait serait peut-être pour le prochain. À la fin de la journée, il nous a dit : « Cette chanson sera sur mon album! » » raconte-t-il en riant. Cette première rencontre a donné naissance à une collaboration qui s’est poursuivie naturellement au fil du temps. Lorsque Olivier Dion a commencé à explorer de nouvelles directions musicales pour L’Empreinte, Philippe Besner a immédiatement senti qu’il pouvait y apporter quelque chose. « Il avait de nouvelles avenues, ça me parlait beaucoup. Ça se collait à la musique que j’écoute aussi, personnellement. »

Une séance de thérapie
Le parolier que derrière chaque chanson se cache surtout une conversation. Lorsque Philippe Besner arrive en studio avec un artiste, son premier réflexe n’est pas de sortir un cahier rempli de paroles ou une liste de rimes potentielles. Il pose plutôt une question toute simple. « Je demande tout simplement à l’artiste de quoi il a envie de parler. Qu’est-ce qui le touche? Qu’est-ce qui l’inspire en ce moment? » Le reste du travail consiste à écouter. Écouter les mots employés. Les hésitations. Les confidences. Les émotions qui se cachent derrière certaines phrases. « On se dit souvent qu’écrire une chanson est un peu comme une séance de thérapie. En tant que parolier, il faut que j’arrive à mettre des mots sur ce que l’artiste ressent. » Cette proximité étonne parfois. « Souvent, tu rencontres un artiste que tu ne connais pas dans un camp d’écriture et, à la fin de la journée, vous êtes rendus amis. »
Pour écrire une chanson qui sonne juste, il faut accepter d’aller vers quelque chose de vrai. « Souvent, tu vas recevoir des confidences parce que les artistes veulent effleurer des territoires plus personnels. Il faut être très sensible à ça et trouver le moyen de rendre ces émotions accessibles pour le public. » Même lorsque les mots proviennent largement du parolier, l’objectif demeure toujours le même : que l’artiste se reconnaisse dans la chanson. « C’est tellement important que l’interprète ressente que c’est sa chanson à la fin du processus. C’est l’artiste qui nourrit le texte. »
Un métier discret
Contrairement aux interprètes, les paroliers vivent une relation particulière avec leurs œuvres. Une fois la chanson terminée, leur rôle se transforme. L’artiste part défendre la chanson sur scène, dans les médias et auprès du public. Le parolier, lui, passe déjà au projet suivant. « J’ai la chance de ne pas devoir défendre les œuvres à ce point-là. Quand un projet est terminé, je peux embarquer sur le suivant. C’est l’artiste qui reste avec la chanson. » Cette réalité crée parfois un paradoxe. D’un côté, il est essentiel que toute l’attention soit dirigée vers l’interprète. De l’autre, un parolier doit quand même faire connaître son travail s’il veut continuer à recevoir des appels. « Tu ne veux pas commencer à revendiquer le texte en disant : « C’est moi qui ai écrit la chanson. » Mais simultanément, si tu veux continuer à travailler, il faut que les gens sachent que c’est toi qui es derrière le rideau de certains projets. » Il compare d’ailleurs souvent cette réalité, à la blague, à celle d’autres métiers. « Quand tu fais de la musique, il faut que tu montres que tu fais ton travail pour que les gens continuent à t’engager. Tu ne verrais jamais ça pour un pompier : « Salut tout le monde, aujourd’hui on est à la caserne! » » lance-t-il en riant.
Le parolier souligne le soutien de son éditrice Diane Pinet qui l’a signé en 2021 et qu’il décrit comme une légende de l’industrie artistique québécoise. « Elle m’a ouvert tellement de portes », dit-il.

Écrire sous pression
Contrairement à l’image romantique de l’auteur solitaire devant sa fenêtre, Philippe Besner écrit rarement seul. Ses idées naissent parfois sur son téléphone, dans sa voiture ou au détour d’une rencontre. Mais l’essentiel du travail se déroule directement en studio. Cette réalité apporte une pression particulière. « Il faut que ça se passe. Si ce n’est pas une bonne journée, ça peut faire mal à la relation avec l’artiste. On est là aujourd’hui, en studio, et il faut performer. » Paradoxalement, c’est aussi ce qui rend le processus stimulant. Lorsqu’une collaboration fonctionne, tout semble avancer naturellement. « On ne se pose pas dix mille questions. La session va en ligne droite. Il y a une simplicité, une facilité. C’est organique. »

Créer des rencontres
Au fil de la conversation, un autre sujet revient: l’importance des rencontres. C’est d’ailleurs cette conviction qui a mené Philippe Besner et son collaborateur Jean Cœur à fonder Le Foyer, un camp d’écriture qui prépare actuellement sa huitième édition. L’objectif n’est pas seulement d’écrire des chansons, mais de provoquer des connexions entre artistes.
« Avec Le Foyer, on a la chance de faire des sessions intensives de création pendant lesquelles on est jumelés avec des artistes qu’on découvre. Et ça a fait les plus belles collaborations de ma carrière. »
Au fil des années, plusieurs chansons sont directement nées de ces rencontres. Mais ce qui le rend le plus fier dépasse encore la musique elle-même. « Ce qui me fait le plus plaisir, c’est de voir des chansons sortir du Foyer. Ça renforce le sentiment de communauté. Je vois que tous les artistes qui ont fait Le Foyer se suivent, se soutiennent et commentent les projets des autres. » Cette idée de communauté semble d’ailleurs résumer parfaitement sa vision du métier.
Bien qu’il ait participé à l’écriture de nombreuses chansons à succès, Philippe Besner refuse encore aujourd’hui de se placer au centre du récit. « Je me vois plus comme un outil à la disposition des artistes qu’un messager. » Une définition humble, certes, mais qui explique peut-être pourquoi tant d’artistes continuent de lui confier leurs histoires. Parce qu’avant de trouver les mots justes, il faut d’abord savoir écouter.
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(Crédit photos: Jérémie Denis / Le Gars des Archives)