Peut-on réussir sa rupture comme on réussit une rénovation ou un déménagement? Et si quelqu’un pouvait annoncer à notre place la fin d’une relation amoureuse? À première vue, la prémisse de Rupture à domicile semble complètement absurde. Pourtant, derrière cette idée loufoque se cache une mécanique théâtrale si efficace qu’elle a immédiatement séduit Emmanuel Bédard, à la fois producteur et comédien de cette nouvelle comédie présentée cet été au Théâtre Petit Champlain.
L’histoire met en scène Hyppolite, qui préfère mandater un spécialiste afin d’annoncer à sa conjointe qu’il la quitte. Mais la soirée prend une tournure inattendue lorsque le « professionnel de la rupture » découvre qu’il doit annoncer la nouvelle à Catherine, son ancienne amoureuse disparue sans explication sept ans plus tôt. Entre l’ex, l’expert et le futur-ex, les malentendus s’accumulent et les certitudes s’effondrent.
Ce qui a frappé Emmanuel Bédard dès sa première lecture, c’est la qualité de l’intrigue. « C’était la première fois que ça me faisait ça : c’était un véritable page turner. Comme producteur, j’ai à trouver le texte. D’habitude, l’histoire n’est souvent pas le cœur du projet; le but est plus de rigoler. Mais dans ce cas-ci, la façon dont c’est construit, tu ne peux pas arrêter de lire. »
Dans l’univers des comédies estivales, où le rire constitue souvent l’objectif principal, il est rare qu’une intrigue devienne elle-même un moteur aussi puissant. Selon lui, c’est précisément ce qui distingue Rupture à domicile. « On se demande où l’on s’en va avec ça. C’est rare que l’on est dans une forme d’intrigue où l’on se demande où l’histoire se dirige. Cet été, le dénouement est imprévisible et j’aime beaucoup. » Cette capacité à surprendre explique notamment pourquoi la pièce a remporté le Molière de la meilleure comédie. Car au-delà des quiproquos et des éclats de rire, le texte entretient constamment une tension dramatique.
Quelques ajustements dans la manière de raconter l’histoire auraient même pu faire basculer l’ensemble vers un tout autre registre. « Tu changerais la manière de « twister » deux ou trois trucs et ça pourrait devenir un drame ou un suspense. C’est ce que je veux dire : l’histoire est bien pensée, c’est une belle idée et c’est bien développé tout au long de la pièce. »

Produire pour avoir du plaisir
Cette production marque également un autre anniversaire important : celui d’une aventure théâtrale amorcée il y a maintenant vingt ans. À l’époque, l’objectif était simple : créer des occasions de jouer durant la saison estivale. « Quand on a commencé, on n’avait rien devant nous l’été et on a choisi de faire une pièce estivale. Le plaisir d’avoir un job dans ta ville, à vingt minutes de vélo de chez toi, c’est génial. »
Au fil des années, cette philosophie n’a pas changé. Au-delà des ventes de billets ou des considérations logistiques, ce qui motive toujours le producteur demeure profondément humain : travailler avec des artistes qu’il admire. « Trouver une équipe de comédiens avec qui tu vas tripper, c’est le bonheur. C’est vraiment enrichissant et motivant. »
Une rupture à l’ère des textos
Même si l’auteur de la pièce n’avait peut-être pas l’intention de livrer une critique sociale, le concept résonne étrangement avec notre époque. À l’heure où l’on délègue de plus en plus de tâches du quotidien et où certaines ruptures se terminent désormais par message texte, l’idée d’engager quelqu’un pour annoncer une séparation ne semble finalement plus si farfelue. « C’est sûr que c’est un peu l’apogée de tout ce qui peut être fait à notre place. Tu peux donner ton déneigement et ta pelouse à contrat… pourquoi pas ton divorce? » L’idée n’est d’ailleurs pas entièrement fictive. « On m’a dit que ce service de « divorce à domicile » a déjà existé aux États-Unis! »
Derrière le rire se glisse donc une réflexion discrète sur notre rapport à la communication. Que choisit-on de dire? Que préfère-t-on éviter? Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour esquiver les conversations difficiles?
Adapter sans trahir
Présentée à l’origine en France, la pièce a également nécessité un travail d’adaptation afin de résonner pleinement auprès du public québécois. Pour Emmanuel Bédard, la ligne à ne pas franchir était toutefois claire : respecter l’intégrité de l’œuvre. « La permission que je me donne n’est pas de changer la dramaturgie, mais d’adapter le niveau de langue. » Les références culturelles ont elles aussi été revisitées afin que les spectateurs puissent reconnaître leur propre réalité. Ce travail d’ajustement permet de conserver l’essence du texte tout en l’inscrivant dans un contexte québécois familier.
Une chimie qui ne se fabrique pas
Sur scène, Emmanuel Bédard partage l’affiche avec Valérie Laroche et Olivier Normand, sous la direction de Marie-Hélène Lalande à la mise en scène. Une dynamique qui, selon lui, repose davantage sur la personnalité des artistes que sur une recette précise. « Je ne sais pas s’il y a une façon consciente de le faire, mais dans notre milieu, les gens sont là parce qu’ils aiment ça. Les comédiens arrivent avec beaucoup de bienveillance et de bonne volonté. Ils veulent que ce soit agréable pour l’été. » Peut-être est-ce aussi la beauté particulière du théâtre d’été : des équipes qui se forment pour quelques mois seulement, avec le désir sincère de créer ensemble un moment de plaisir.
Au moment d’entreprendre cette nouvelle saison, les souhaits du producteur demeurent étonnamment simples. « J’espère sentir que le public s’amuse d’une manière réinventée. Je veux amuser les gens et sentir que ça fonctionne autant. C’est mon souhait pour l’été. »
Et à entendre l’enthousiasme avec lequel il parle de Rupture à domicile, il y a fort à parier que le public aura, lui aussi, beaucoup de plaisir à voir se déployer cette intrigue improbable où les séparations deviennent… matière à comédie.
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