/ Un texte de Michaël Grégoire
Après plus de quarante ans de carrière, une soixantaine de livres publiés et plus d’un million d’exemplaires vendus mettant en scène Maud Graham, on pourrait croire que Chrystine Brouillet s’assoit devant son ordinateur avec l’assurance de celle qui connaît parfaitement son métier. Que les romans s’écrivent désormais presque naturellement. Que l’expérience finit par rendre le processus plus simple.
Elle éclate de rire. « Je me suis bien illusionnée il y a quarante ans en pensant qu’au fil des romans, ce serait plus facile. Mais pas du tout! » Cette réponse résume sans doute mieux que n’importe quelle autre la femme que je découvre au fil de notre entretien. Derrière cette pionnière du roman policier se cache une travailleuse acharnée qui doute encore, qui recommence sans cesse et qui continue d’aborder chaque nouveau manuscrit comme un territoire inconnu.
Son plus récent roman, De bon droit, plonge Maud Graham dans une enquête où il est notamment question de masculinité toxique, de cybercriminalité et de violence envers les femmes. Comme souvent chez Chrystine Brouillet, la fiction puise directement dans les fractures de notre époque. « Je me colle beaucoup à l’actualité. Ce sont les enjeux de notre société qui m’intéressent. Quand j’ai parlé des féminicides il y a quarante ans, on n’utilisait même pas ce mot-là. Même chose pour la cause LGBTQ+. On recule, on retourne en arrière. » Puis elle ajoute une phrase qui explique peut-être toute son œuvre. « C’est la colère qui me fait écrire. »
Une romancière née… par hasard
Rien ne prédestinait pourtant la jeune étudiante de Loretteville à devenir l’une des romancières les plus importantes du Québec. À l’Université Laval, elle s’ennuie profondément jusqu’au jour où elle s’inscrit à un cours de création littéraire. « Je détestais l’université. J’ai finalement décidé de me lancer dans le roman policier. Je n’ai jamais tué personne donc, en écrivant un roman policier, je serais à des kilomètres de ce que je suis comme personne. Et comme je n’ai toujours pas tué des gens, je continue à écrire des romans policiers! » dit-elle en riant.
L’humour revient souvent lorsqu’elle raconte ses débuts. À douze ans, elle était persuadée qu’elle deviendrait écrivaine. « J’étais amoureuse de mon professeur de français et je lui ai dit que j’allais lui dédier mon premier livre. Et c’est exactement ce que j’ai fait! » Quelques années plus tard, alors qu’elle travaille comme serveuse au mythique Café Temporel à Québec, elle envoie son premier manuscrit au Prix Robert-Cliche. Elle est convaincue qu’elle gagnera. « Je disais à mes clients : « Profitez-en parce que lorsque je vais gagner le prix Robert-Cliche, je ne pourrai plus être serveuse! » »
Lorsqu’on lui téléphone pour lui annoncer qu’elle remporte effectivement le prix, elle croit presque à une blague. « J’ai demandé si le directeur de la maison d’édition existait vraiment! » Cette naïveté assumée deviendra finalement sa plus grande force. « J’étais assez imbécile heureuse pour penser que c’est ce que je ferais dans la vie, écrire des romans. J’y ai vu un signe. » Elle part ensuite vivre à Paris pendant treize ans. « J’ai mangé beaucoup de pâtes alimentaires! » raconte-t-elle en riant.
Le travail avant l’inspiration
Contrairement à l’image romantique de l’écrivain qui attend l’inspiration devant une fenêtre, Chrystine Brouillet décrit une discipline presque ouvrière. Elle travaille cinq jours par semaine. Chaque matin. Chaque après-midi. « Je ne me dis pas que je vais écrire quand je serai inspirée. Je me force à rester devant l’ordinateur. Il ne faut pas trop réfléchir, il faut y aller. On l’effacera après si ce n’est pas bon, mais au moins, on aura écrit quelque chose. » Cette régularité cache pourtant un combat permanent. Avant même d’écrire la première ligne, il faut construire l’histoire, faire les recherches, rencontrer des policiers, lire des témoignages, accumuler des notes. Malgré toutes ces années d’expérience, elle ne connaît toujours pas de recette miracle. Elle regarde avec fascination des auteurs comme Joël Dicker, capables de travailler sans plan détaillé. « Je comprends pourquoi ils le font : ils gardent un suspense pour eux-mêmes. » Elle, au contraire, a besoin d’une structure… même si elle s’autorise désormais davantage de liberté qu’à ses débuts.

Les personnages avant les intrigues
On associe souvent Chrystine Brouillet à ses enquêtes policières. Pourtant, en l’écoutant parler, on comprend rapidement que les crimes ne constituent pas le véritable cœur de son travail.
« Ce qui fait un bon roman, ce sont les personnages. Ce sont eux qui m’intéressent. L’intrigue, oui… mais les lecteurs me parlent toujours des personnages. » C’est peut-être pour cette raison que son personnage Maud Graham traverse les décennies sans perdre sa pertinence.
Au moment de créer son enquêtrice, Chrystine Brouillet souhaitait rompre avec les clichés. « Je reprochais à d’autres auteurs autour du monde des personnages stéréotypés. J’ai choisi de créer une femme ordinaire qui fait un métier extraordinaire. Qui a les mêmes problèmes que tout le monde. » Contrairement à ce que plusieurs imaginent, Maud Graham n’est pourtant pas son alter ego. « Je ne ferais jamais ce métier-là. Je suis bien trop princesse pour être policière! » Elle éclate de rire avant de conclure : « Maud est une pessimiste active, mais moi, je suis une optimiste passive. »
L’importance d’une maison d’édition
À une époque où plusieurs auteurs choisissent l’autoédition, Chrystine Brouillet ne cache pas son admiration pour le travail éditorial. « Oh que je ne ferais pas ça! Jamais! » Pour elle, un livre est une œuvre profondément collective. « Mon livre aura quatre ou cinq versions après les relectures. Il y a un travail colossal qui est fait. Je ne suis pas éditrice. Je n’ai aucun talent pour les affaires. »
Peut-être la plus grande surprise de cette rencontre réside-t-elle dans les doutes qui continuent d’habiter une autrice pourtant célébrée depuis des décennies. Chaque fois qu’elle remet un manuscrit à son éditrice, le même scénario se répète. « Je suis dans le néant total et absolu. Quand j’envoie mon manuscrit à mon éditrice, je ne mange pas et je ne dors pas en attendant son verdict. C’est très désagréable! » Même après plus de soixante livres, même après tous ces prix, même après avoir créé l’un des personnages les plus marquants de la littérature québécoise.
Lorsqu’elle ferme finalement son ordinateur pour la journée, Chrystine Brouillet ne cherche pas très loin pour décrocher. Elle ouvre simplement… un autre livre. « Je lis mille pages par semaine. Quand je veux décrocher, je lis et je fais la cuisine. »
Après plus de quarante ans passés à écrire, Chrystine Brouillet demeure d’abord une lectrice passionnée. Une femme qui continue de croire que les histoires nous permettent encore de mieux comprendre le monde, même lorsque celui-ci devient de plus en plus inquiétant.
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