Démystifier l’édition, le temps d’un FaceTime

Face à face avec Idir Aissani, éditeur chez Bravo Musique

Un entretien avec Michaël Grégoire

« Ça mange quoi en hiver, un éditeur? » Cette question, je l’entends régulièrement dans le métier, lorsque je discute avec un artiste. J’ai invité Idir Aissani, responsable des éditions chez Bravo Musique, à me parler de son parcours, de ce qui le fait vibrer dans l’industrie et de son quotidien. Il a tout de suite accepté l’invitation. J’ai effectivement fait la rencontre d’un passionné qui s’intéresse tout particulièrement à l’évolution d’un secteur en profond changement : l’édition musicale.

La plupart des professionnels que je rencontre mentionnent qu’ils sont arrivés dans le métier quelque peu par hasard. La plupart ont évidemment entretenu une passion ou un fort intérêt pour la musique, mais le fil des événements les amène à ce métier, bien souvent, sans qu’ils ne l’aient planifié. « Je suis arrivé dans le métier par un concours de circonstances. À l’époque, j’étais consultant informatique pour des entreprises manufacturières, mais j’ai toujours eu des amis dans le milieu de la musique. Mon ami Benny Adam, je voyais sa carrière évoluer et, à un moment donné, il était rendu à un niveau où il avait besoin de s’entourer. Il m’a demandé si je voulais m’occuper de ses opérations au quotidien et, de fil en aiguille, je suis devenu son gérant », mentionne-t-il, alors que nous débutons notre échange en FaceTime. C’est là qu’il a ressenti le déclic, que le monde de la musique était un univers qui pouvait être fait pour lui. « Après Benny Adam, je me suis mis à traîner un peu partout : dans les salles de spectacles, dans les studios, j’ai suivi des formations à l’ADISQ, à l’APEM, etc. Ça m’a beaucoup aidé à me professionnaliser. Ça va faire bientôt cinq ans que j’évolue dans l’industrie », dit-il.

Crédit photo : Jdrn Photography 

La musique et le sport, même combat?

J’ai toujours eu l’impression que les grands artistes qui connaissent le succès sont, à mes yeux, de véritables athlètes. Également, on les voit de plus en plus : les artistes autoproducteurs sont les dirigeants de leur propre PME et doivent quotidiennement réfléchir à leur plan de match et faire des choix d’affaires. Pour Idir Aissani, la boxe était une passion et une source de discipline. « Le show-business m’a toujours attiré, sans nécessairement savoir que c’était ce que je voulais faire de ma vie. En parallèle de la musique, j’ai toujours fait de la boxe. Je voulais en faire une carrière professionnelle. Pour moi, la boxe est le sport le plus « showbiz » qui existe. Mais quand j’ai eu l’opportunité de travailler dans le domaine de la musique, j’ai tout de suite sauté dedans », lance Aissani, qui continue de fréquenter les clubs de boxe et de s’entraîner pour le plaisir.

Sur le tapis rouge du gala SOCAN, en compagnie de Sabrina Cousineau, Beatrice Martin, Marc Vincent après avoir remporté le prix chanson populaire avec le titre “t’es belle” de Coeur de Pirate.
Crédit photo : SOCAN

Même si son association de gérance avec Benny Adam s’est terminée, il y a quelques années, ces derniers sont restés de très bons amis. Idir Aissani a continué d’évoluer dans le domaine du management auprès d’artistes de musique urbaine et représente aujourd’hui le volet éditions du label Bravo Musique, propriété de Béatrice Martin, alias Cœur de Pirate. On se souviendra que l’auteure-compositrice-interprète et femme d’affaires a annoncé son intention de racheter l’entreprise Dare To Care Records dans la foulée de la vague de dénonciation d’agressions et de harcèlement sexuels de l’été 2020. Depuis, l’entreprise a changé de nom et a le vent dans les voiles. Le volet éditorial du label, dirigé par Idir Aissani, continue de se garnir. Bravo Musique mentionne vouloir représenter des artistes aux talents complexes et complets de la scène locale. On y retrouve notamment le catalogue de Cœur de Pirate, des œuvres de Jimmy Hunt, L’Isle, Ragers, Fanny Bloom, Evelyne Brochu, Émile Bilodeau, Gab Bouchard, Jérôme 50, Laraw et les sœurs Boulay, pour ne nommer que ceux-là. « Mon quotidien est d’aider nos auteurs-compositeurs à se développer. Ce qui m’a interpellé avec Bravo Musique c’est la nouvelle direction que l’entreprise a choisi de prendre après la tempête ayant entouré l’ex-président de Dare to Care. J’aimais cette idée de bâtir quelque chose de nouveau, plus ouvert, plus inclusif. J’ai appliqué et, en discutant avec Sabrina Cousineau et Béatrice (Martin), je voyais l’opportunité de côtoyer de nouvelles valeurs. C’est ce qui m’a attiré », dit-il.

En plein action pendant le concert Qcltur à Osheaga.
Crédit photo: Osheaga

C’est quoi le quotidien d’un éditeur? En entendant ma question, Idir Aissani s’exclame que le fait d’expliquer ce qu’il fait dans la vie constitue une bonne partie de son quotidien. « C’est la protection, la fructification et la gestion des œuvres musicales. Je m’occupe, par exemple, de déposer des titres à la SOCAN, je m’assure que le droit d’auteur est respecté, j’essaie de placer des chansons dans des opportunités de synchronisation et je m’assure que l’œuvre musicale est protégée et que personne ne l’utilise à mauvais escient. Je suis aussi là pour aider les auteurs-compositeurs à se faire des contacts et, éventuellement, à placer leurs chansons sur le plus grand nombre de projets », ajoute-t-il. En bref, l’éditeur est un allié qui, par son réseau et son expérience, permet à un artiste de faire des rencontres, de s’élever et d’atteindre d’autres niveaux. À ce sujet, j’ai déjà entendu Daniel Lafrance, éditeur chez Editorial Avenue, dire que son métier consistait un peu à être le couteau suisse de l’industrie. Le travail de l’éditeur peut être lié à de multiples tâches et il peut nous amener à rencontrer de nombreux professionnels de l’industrie.

Appelez mon éditeur!

Cela dit, la question que tout le monde se pose, c’est : à quel moment un artiste a-t-il besoin de travailler avec un éditeur afin de valoriser son catalogue? « Ce n’est pas tout le monde qui a besoin d’un éditeur. Cela peut être super intéressant pour un auteur-compositeur qui a l’objectif de générer des revenus avec ses œuvres en plaçant sa musique au sein de projets comme des synchronisations ou des chansons qui vont sortir éventuellement. Si c’est ça le but, un auteur-compositeur devrait s’intéresser à embaucher un éditeur dès le début », dit-il. D’accord, mais un artiste doit nécessaire répondre « oui, je le veux! » à cette question, non? « Peut-être, mais tant que tu ne génères pas de droits d’auteur ou de droits d’exécution publique, ça ne donne pas grand-chose d’avoir un éditeur. Tes œuvres doivent avoir une certaine valeur. L’éditeur doit y voir un potentiel commercial pour accepter de travailler avec toi en tant qu’artiste, autrement ça risque d’être une certaine perte de temps… et le temps est précieux », répond Idir Aissani. Chez Bravo Musique, son rôle est déjà plutôt attractif puisque le catalogue dont il a la responsabilité réunit de grands noms de l’industrie de la musique. « Je gère un catalogue assez demandé et populaire. Je suis donc très souvent en négociation des termes et des tarifs pour l’utilisation d’une œuvre. Je fais aussi un travail de démarchage puisque j’ai un vaste réseau de décideurs musicaux à qui j’envoie activement de la musique pour tenter d’en générer des revenus. J’essaie aussi de rester à l’affût de ce qui se passe dans l’industrie comme des camps d’écriture, je fais le dépôt des titres chaque semaine, des contrats d’édition, etc. », dit-il, soulignant qu’il voit plusieurs similarités entre le rôle du gérant et celui de l’éditeur.

En matière de synchronisation de la musique d’un artiste dans une série, un long-métrage ou une publicité, existe-t-il des barèmes préétablis? Idir Aissani répond d’entrée de jeu que cela varie pour de nombreuses raisons et qu’il n’existe pas de réponse toute faite. Il se risque tout de même à m’offrir une échelle de grandeur. « Ça dépend des termes. Si c’est pour une série télé, selon le territoire couvert et la durée de la licence, tout ça entre en compte pour négocier les tarifs de la synchronisation. Tu peux générer entre 1 000 $ et 5 000 $ pour une série télévisée au Québec, un film peut te générer entre 10 000 $ et 20 000 $, alors qu’une publicité peut générer jusqu’à 40 000 $ ou 60 000 $. Par exemple, une chanson de Cœur de Pirate va coûter beaucoup plus cher à placer qu’un titre de Miro Chino en raison de sa popularité actuelle et de nombreux facteurs qui font qu’elle peut prendre une certaine valeur aux yeux d’un producteur », dit-il. Et à cette question mathématique s’ajoute un enjeu : la distribution de la part des revenus de la transaction qui revient à l’auteur-compositeur et à l’éditeur et celle qui est payable au producteur, détenteur de la bande maîtresse. « Quand tu fais de la synchronisation, deux types de droits sont sollicités : le droit sur la bande maîtresse et le droit sur l’œuvre musicale. Sur une synchronisation de 10 000 $, un montant de 5 000 $ serait divisé entre le ou les propriétaires de la bande maîtresse et la balance serait séparée entre les ayants droits de l’œuvre », poursuit Idir Aissani.

En tournée avec les Ragers, été 2021

Avoir un impact sur l’évolution d’un artiste

Faire évoluer un artiste et jouer un rôle dans le rayonnement de sa carrière est le moteur principal d’Idir Aissani dans ce domaine. Ce professionnel est tout à fait conscient des enjeux entourant l’industrie du disque et de l’édition et se réjouit de réaliser que les mentalités commencent à changer. Il voit la francophonie comme étant un véritable terrain de jeu et souhaite ardemment que les talents québécois puissent s’exporter à l’international et se développer avec plus d’outils que ceux dont ils bénéficient actuellement. « Ce qui me fait vraiment vibrer est d’avoir un impact sur la culture au Québec et de mettre notre culture de l’avant à l’international. Je me dis que la survie de notre culture passera par l’exportation de nos artistes dans d’autres territoires francophones. Je voudrais aussi que l’on brosse un portrait musical beaucoup plus représentatif au Québec. Dans notre milieu, ce sont pas mal les mêmes têtes qui reviennent, alors que l’industrie regorge de nouveaux talents et à tous les niveaux. Pourtant, ce ne sont pas eux que tu vois dans les spectacles et dans les festivals. Cela dit, plusieurs de nos artistes rayonnent et sont largement reconnus ailleurs et, à mon sens, on n’en parle pas assez. On ne les voit nulle part ici. Je veux un Québec plus international », lance Aissani, qui ne s’en cache pas : il a des buts et des projets plein la tête. Et les talents, il les trouve où? « On dirait que ça me tombe dessus, les nouveaux talents! Quand je cherche moi-même avec une idée précise en tête, je ne trouve jamais ce que je veux. Et bam! Ça arrive. C’est presque magique! La dernière signature que nous venons de faire était Parazar, que j’ai trouvée en traînant dans les studios. J’ai vu son profil, j’ai envoyé ça à Sabrina (Cousineau) et Béa (Béatrice Martin) et ça s’est fait. Greenwoodz, ce fut la même chose. J’ai l’impression, ces temps-ci, que la musique vient à moi! (rires) Mais j’écoute beaucoup ce que les gens écoutent et ce qu’ils ont à dire. Dans cette « game » là de l’édition, je pense que tu peux devenir rapidement « vieux » et te sentir dépassé », dit-il.

Où sont les éditeurs?

Est-ce qu’on écrit à un éditeur? Est-ce qu’un artiste devrait prendre le temps de faire parvenir son matériel à plusieurs éditeurs afin d’avoir leur avis ou de les intéresser à son travail? Les artistes se questionnent souvent à savoir « mais où sont les éditeurs, au juste? Comment on les trouve? » La question fait réagir Idir Aissani qui ne se décrit pas comme un éditeur traditionnel. « Les éditeurs se cachent vraiment dans leur bureau! (rires) Je ne peux pas parler pour les autres, mais moi j’aime vraiment être sur le terrain. Je suis dans les studios, je vais voir les spectacles, je suis proche de la SOCAN, de l’APEM, j’essaie de voir ce qui se passe pour rester dans le « mix », comme on dit. Ce que je dirais à un artiste est de ne jamais arrêter de travailler sur sa musique, c’est la clef. Pour te démarquer, faut vraiment que tu sois le meilleur », renchérit celui qui ne cache pas sa fierté de travailler pour Bravo Musique, où la culture semble être au diapason des enjeux socioculturels de notre époque. En d’autres termes, je comprends de son discours qu’il est constamment à l’écoute de ce qui bouge dans l’industrie et qu’un artiste qui travaille fort à se développer et à rayonner… se fera nécessairement remarquer.

Sur la tapis rouge du gala SOCAN 2023 avec Parazar.
crédit photo : SOCAN

La SOCAN… et l’avenir

Je ne peux pas éteindre notre conversation Web sans que l’on adresse les difficultés techniques et administratives vécues par la SOCAN, créant la grogne des éditeurs et des très nombreux ayants droits. Il admet qu’il suit la situation de près, mais qu’il reste confiant pour l’avenir. « Je suis très conscient en ce moment des problèmes vécus par la SOCAN, ça fait des années que ça dure. Les éditeurs sont vraiment tannés, il y a de la tension entre les éditeurs et la SOCAN, ce n’est pas nouveau. Cela dit, je sens leur intention de décentraliser les choses, de se détacher de Toronto et de porter une attention particulière à ce qui se passe au Québec. C’est sûr que je ressens que les Québécois vont passer en deuxième, à côté de grands ayants droits comme Drake ou The Weeknd, mais je sens – en même temps – une volonté de vouloir changer les choses », mentionne-t-il. C’est un dossier à suivre.


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