Le mouvement patient vers soi

Face à face avec Alexandre Désilets
Crédit : Steven Grondin

« Rêver en couleur, c’est être un peu extravagant dans sa pensée, être ultra-optimiste, au-delà du réalisme. C’est rare que tu vois des gens purement authentiques. » Lorsque Alexandre Désilets prononce ces mots, alors qu’on s’assoit à la Brûlerie Saint-Jean dans le Vieux-Québec, on comprend rapidement qu’il ne parle pas seulement de création musicale, mais d’une posture face aux mouvements de l’industrie culturelle. Après 25 ans de carrière, l’auteur-compositeur-interprète semble avoir atteint ce moment particulier où l’on ne cherche plus à correspondre aux attentes, mais plutôt à se rapprocher de ce qu’il est profondément. L’artiste était de passage à Québec pour présenter son nouvel EP “Rêver en couleur”.

Avec le temps, confie-t-il, sa perspective s’est transformée. Là où il croyait autrefois possible d’ajuster l’univers à sa propre vision, il privilégie désormais une approche plus souple, presque méditative. « J’avais tendance à réfléchir à l’idée qu’on pouvait faire en sorte que l’univers s’ajuste à notre pensée. En vieillissant, j’essaie plutôt de rester moi-même et d’adapter ma pensée au monde autour de moi. Je veux être dans le moment présent et accepter les choses que je ne peux changer. » Derrière cette phrase se dessine une forme de maturité tranquille, celle qui ne renonce pas à l’ambition, mais qui abandonne l’illusion du contrôle.

Créer, loin des conventions

La création, chez Alexandre Désilets, ne répond d’ailleurs à aucun protocole rigide. Elle surgit souvent dans l’action, lorsque l’esprit cesse de vouloir diriger. Il raconte créer fréquemment en mouvement, pendant une séance de sport ou en accomplissant des tâches répétitives, ces moments où le mental relâche son emprise. La plongée, qu’il a pratiquée assidûment lors de son séjour en République dominicaine, participait de ce même état de disponibilité intérieure. « Quand tu plonges, tu te déconnectes du mental », explique-t-il. Les chansons ne naissaient pas directement sous l’eau, précise-t-il avec un sourire, mais cet espace de silence lui permettait de remettre de l’ordre dans ses idées et de laisser émerger ce qui devait l’être.

Au fil des années, son processus créatif s’est simplifié, comme si l’expérience autorise désormais une forme d’abandon. « De plus en plus, tout sort en même temps dans la création. J’ai une idée, une première phrase, et le phrasé est déjà là. Ensuite, je peux modifier la mélodie, mais la colonne vertébrale existe. » Cette fluidité n’exclut toutefois pas la patience. Certaines intuitions demandent du temps avant de trouver leur pleine expression. Il évoque la chanson Tout est parfait, construite à partir d’une formule mélodique qu’il conservait depuis quinze ans dans ce qu’il appelle son « grand tiroir ». Comme si certaines œuvres attendaient que l’artiste devienne la personne capable de les porter.

Dans une industrie où la technologie permet aujourd’hui d’effacer la moindre imperfection, Désilets avance volontairement à contre-courant. « L’idée n’est pas de chercher la perfection, mais l’authenticité et des prises remplies d’émotions. » Il privilégie ainsi les prises complètes, les fameux one takes, autant en studio que dans ses projets numériques. Cette approche exigeante repose sur une conviction simple : la meilleure interprétation n’est pas nécessairement celle qui est techniquement irréprochable, mais celle qui est habitée.

Être confronté à soi-même

Travailler de manière épurée implique toutefois une confrontation avec soi-même. « Quand tu choisis cette façon de faire, tu dois te regarder dans le miroir et accepter de lâcher prise. » Certaines chansons de l’album Les gens heureux sont d’ailleurs des maquettes auxquelles personne n’a retouché. Des instants captés dans leur fragilité, préservés pour ce qu’ils contiennent d’irremplaçable. Ce choix artistique traduit moins un rejet de la rigueur qu’une confiance profonde envers l’émotion brute, cette zone où la musique cesse d’être démonstrative pour devenir vécue.

Son rapport aux réseaux sociaux obéit à la même logique d’intégrité. Longtemps, il a résisté à l’idée de publier simplement pour maintenir une présence. « On me disait que le contenu n’avait pas d’importance, que seule la récurrence comptait. Je ne voyais pas le but. » Il a donc choisi de faire exactement l’inverse : investir du temps, de l’attention et une véritable charge émotionnelle dans chaque performance. Ces reprises enregistrées en une seule prise sont devenues à la fois un terrain d’apprentissage et un exercice de dépouillement.

Ce processus l’a également forcé à apprivoiser sa propre image. « Je me suis rendu compte que ce qui me bloquait le plus, c’était mon apparence à la caméra. Il y a des gens naturellement beaux à l’écran, mais maintenant je m’en fous un peu plus. Je pense que les gens veulent du vrai. » Le pari s’est révélé juste : l’engagement a suivi, confirmant qu’à l’ère du numérique, la sincérité demeure une forme rare de différenciation. « C’est la beauté des médias sociaux : tu n’es plus obligé d’entrer dans un format précis. Ça me permet d’exister sans dépendre d’une maison de disque ou de quiconque. »

Faire confiance et s’entourer

Son séjour en République dominicaine marque un autre point de bascule, non pas dans sa manière d’écrire, insiste-t-il, mais dans l’homme qu’il est devenu. S’éloigner de ses repères lui a offert la distance nécessaire pour se renouveler. « Je suis allé assez loin de qui j’étais avant pour être capable de me réinventer. Le métier te transforme pour plusieurs raisons, mais la bullshit ne me tente plus. » Là-bas, le paraître perd rapidement de son importance. « Les gens vont te juger sur ton regard, pas sur ce que tu portes. » Il en revient plus sûr de lui, transformé jusque dans son interprétation, comme si cette traversée avait clarifié l’essentiel.

La paternité constitue une autre source d’ancrage majeur. Lorsqu’il en parle, sa voix se charge d’une douceur particulière. « Tu dois puiser dans le grand puits de ce qu’est l’amour. Outre la femme que j’aime, mes enfants sont ce meilleur endroit. Tu veux les protéger… j’ai vraiment connu l’amour en devenant père. » Cette expérience ne se contente pas d’enrichir l’homme ; elle élargit l’artiste, donnant à son travail une résonance nouvelle.

Avec le temps, ses priorités relationnelles ont elles aussi évolué. « Au début de ta carrière, tu veux te tenir avec des “cool kids”. Puis, au fil des apprentissages et des erreurs, tu comprends que tu veux travailler avec des gens qui te protègent et qui n’essaient pas de te dénaturer. » Sa fidélité envers ses collaborateurs témoigne d’une compréhension fine de ce qui permet réellement de durer : un environnement de confiance où la création peut respirer sans se travestir.

Revisiter ses chansons

Contrairement à quelques artistes que l’on a entendu récemment dans les médias à ce sujet, Alexandre Désilets ne cherche pas à prendre ses distances avec ses anciennes chansons. Il continue de les revisiter, convaincu qu’elles n’ont pas fini de révéler ce qu’elles portent. « Une chanson, c’est comme un casse-tête. Parfois, tout s’assemble rapidement ; parfois, il faut des essais et des erreurs. Mais quand ça fonctionne, c’est magnifique. » Chaque interprétation devient alors une récréation, un dialogue renouvelé avec le public dont la réaction, dit-il, n’est jamais tout à fait la même.

Son prochain spectacle à Québec s’inscrit d’ailleurs dans cette volonté de dépouillement. Guitare, voix, quatre choristes : une configuration qui ne laisse aucune place à l’artifice. « C’est la première fois que je suis mis à nu de cette manière. Tout est dans l’émotion. J’ai l’impression que ça va mettre les textes en relief. » À mesure que certains artistes multiplient les couches, il semble plutôt choisir d’en retirer, comme si la maturité consistait à faire confiance à la simplicité.

Un spectacle hommage à Harmonium

Lorsqu’on lui a proposé d’interpréter L’heptade du groupe légendaire Harmonium, sa réponse a été immédiate. « On m’a appelé et j’ai dit oui tout de suite. Je me mets au service des membres du groupe pour faire revivre ces magnifiques arrangements. » L’enthousiasme n’efface pas la conscience du défi. « C’est immense vocalement. Je dois m’approprier l’œuvre sans la dénaturer. » Honorer sans imiter constitue un équilibre délicat qui résume peut-être toute sa posture artistique.

Ce qui frappe, au terme de la rencontre, n’est pas seulement la longévité de la carrière, mais la cohérence du parcours. Alexandre Désilets donne l’impression de s’être rapproché, lentement mais résolument, de ce qu’il est. Le EP Rêver en couleur ne relève donc pas d’un optimisme naïf ; il s’agit plutôt d’un refus du cynisme, d’une décision consciente de privilégier la sincérité même lorsque tout pousse à se protéger.

Après un quart de siècle à créer, il ne cherche plus à impressionner. Il cherche à être vrai. Et dans ce mouvement patient vers soi se trouve peut-être la forme la plus exigeante, et la plus durable, de réussite.

Pour toutes les dates de son nouveau spectacle, cliquez ici.

Précédent
Trio Orange s’allie à trois figures majeures

Trio Orange s’allie à trois figures majeures

Une nouvelle entité prend forme

Vous pourriez aimer…