Après sept ans d’absence sur disque, Laurence Castera ne revient pas avec un album de rattrapage. Les choses qui nous liaient n’est pas un simple troisième opus dans une trajectoire artistique, mais bien une prise de position dans une époque où la musique se lisse, se corrige et s’optimise à outrance. Ici, rien de tout cela. L’album respire, craque, déborde parfois. Il vit.
Il faut dire que ce retour s’inscrit dans une histoire marquée par les détours. Après un deuxième album lancé en 2019, tout semblait en place pour accélérer. Puis la pandémie est venue figer les élans et redéfinir les priorités. Il est revenu s’installer en Beauce, sa région natale. Une tournée en Europe en 2021, puis cette pause forcée. « Trois ans plus tard, l’album était déjà trop vieux pour les festivals. Tout le monde était passé à autre chose », dit-il sans amertume, comme on observe un phénomène qu’on ne contrôle pas.
Ce n’est pas cet essoufflement qui l’a freiné. C’est plutôt ce qu’il a provoqué : un recul, un silence bénéfique et une remise en question sur ce qu’il souhaitait pour l’avenir.

Revenir au geste, plutôt qu’au résultat
Le véritable point de départ de Les choses qui nous liaient n’est pas une chanson. C’est une rencontre. Celle avec Salomé Leclerc, amie d’abord, collaboratrice ensuite. Une relation construite en dehors des impératifs de production, nourrie par le temps long, les conversations, les hésitations. « La première fois, on a parlé pendant trois heures avant de sortir une guitare », raconte-t-il. Et c’est peut-être là que tout se joue. Dans cette lenteur assumée. Dans cette absence de pression. Dans ce refus, aussi, de produire pour produire.
Car à un moment donné, une évidence s’impose : refaire un album “comme il faut”, avec les bons choix, les bonnes structures, les bons réflexes… aurait été la solution la plus simple. Et sans doute la plus acceptable. « Ça aurait donné un album vraiment correct », admet-il. Mais justement, il ne voulait plus de ça. Alors il recule et accepte de ne pas savoir. Et dans ce moment de réflexion, quelque chose de plus vrai commence à émerger.
L’imperfection comme langage
Ce qui distingue immédiatement cet album, c’est son rapport au son. Ou plutôt son refus de le contrôler. Là où tout invite aujourd’hui à corriger, nettoyer, optimiser, Laurence Castera choisit l’inverse.
Quelques micros disposés dans une pièce. Des « one take », comme on dit. Des accidents conservés. Un train qui passe. Un souffle. Une présence humaine qui ne cherche pas à se cacher. « C’est enregistré tout croche! C’était ça le but. » Cette phrase pourrait résumer l’album. Mais elle dit surtout autre chose : une volonté de retrouver le geste initial, celui qui précède la retouche. Celui qui n’a pas encore été jugé.
Le résultat n’est pas une esthétique bricolée. C’est une forme de vérité sonore. Une impression de proximité qui donne à l’auditeur le sentiment d’être dans la pièce, témoin d’un moment plutôt que consommateur d’un produit.

Écrire sans se filtrer
Sur le plan des textes, le mouvement est tout aussi marqué. Moins de retenue. Moins de calcul. Moins de peur aussi.
« À une époque, j’avais besoin de ne pas déplaire », confie-t-il en évoquant ses débuts. Une posture qui, comme chez plusieurs artistes, mène à une écriture plus prudente, plus lisse, plus acceptable. Mais aussi, inévitablement, plus distante.
Aujourd’hui, quelque chose a changé. Pas dans la forme. Dans la posture. Des chansons comme Bye, écrite dans un élan de colère, ou La saison est finie, captée presque accidentellement lors d’un moment de fin de journée, témoignent de cette liberté. Elles ne sont pas construites pour convaincre. Elles existent parce qu’elles devaient exister. « Je me permets plus de ressentir des choses qu’avant. » Et c’est précisément cette permission qui transforme l’album.
Une révolution tranquille
Plutôt qu’un virage spectaculaire, Les choses qui nous liaient s’inscrit dans une transformation plus discrète, mais plus profonde. Une « révolution tranquille », comme il la nomme lui-même.
Les thèmes s’ancrent désormais dans les relations humaines, les cassures, les liens qui persistent ou qui se cassent. C’est pour l’artiste une manière d’habiter pleinement ce qui est vécu, sans chercher à l’adoucir.
« Je suis plus connecté avec moi-même… et ça fait des chansons plus vraies. » Ce retour à soi s’accompagne d’un retour géographique. Installé de nouveau en Beauce, là où tout a commencé, Laurence Castera semble avoir trouvé une forme d’équilibre qui échappe aux rythmes effrénés du milieu.

Refuser la vitesse
Il y a quelque chose de profondément actuel dans cette démarche, précisément parce qu’elle refuse les logiques dominantes. Dans une industrie qui valorise la rapidité, la constance, la visibilité, cet album propose une autre temporalité. Il ne cherche pas à suivre, mais choisit plutôt de prendre tout le temps qu’il faut.
Et dans ce choix, il y a une forme de résistance. Une manière de rappeler que la musique, avant d’être un produit, est un geste. Un espace. Une tentative. Les choses qui nous liaient n’est pas un album parfait, mais un projet habité et plein de sens. Et c’est sans doute ce qui le rend nécessaire.
Ce nouvel album est maintenant disponible sur toutes les plateformes. L’artiste présente également ce soir, le 6 mai, son lancement-spectacle sur la scène du Le Ministère.
Pour plus d’actualités, cliquez ici.
