/ Un texte de Michaël Grégoire
Montréal, 1912. Une jeune femme issue d’une famille influente disparaît mystérieusement et un détective est chargé de la retrouver. Il n’en fallait pas davantage pour piquer ma curiosité. Une fois plongé dans La disparition de Rose Sinclair, le nouveau roman de Céline Beaudet, j’ai rapidement été happé par une histoire qui réussit à conjuguer avec beaucoup d’efficacité enquête policière, portrait historique et réflexion sur la condition des femmes au début du XXe siècle.
J’ai beaucoup apprécié cette lecture. Le roman est bien écrit, l’histoire est captivante et, surtout, l’autrice parvient à maintenir notre intérêt bien au-delà de la résolution de l’enquête elle-même. Car derrière la disparition de Rose Sinclair se dévoile progressivement tout un monde fait d’inégalités, de conventions sociales et de désirs d’émancipation.
Le détective Édouard Lavergne reçoit le mandat de retrouver la fille d’un influent banquier montréalais. À première vue, la mission semble relativement claire. Mais qui est véritablement Rose Sinclair? Une étudiante irréprochable? Une jeune femme rebelle? Une personne cherchant simplement à échapper à la vie qu’on avait imaginée pour elle?
À mesure que les témoignages s’accumulent, les certitudes commencent à s’effriter.
Une enquête qui ouvre une fenêtre sur une époque
C’est l’une des grandes forces du roman. Céline Beaudet utilise l’enquête comme moteur narratif, mais celle-ci devient rapidement un prétexte pour nous faire découvrir le Montréal du début du XXe siècle.
L’immersion historique est particulièrement réussie. Les détails sont nombreux sans jamais donner l’impression de ralentir inutilement le récit. On découvre une ville en transformation, traversée par de profondes inégalités sociales et dans laquelle les possibilités offertes aux individus dépendent encore largement de leur sexe et de leur position dans la société.
La disparition de Rose Sinclair permet ainsi de révéler progressivement les contraintes auxquelles les femmes sont confrontées. Leurs ambitions, leurs désirs et leur volonté d’indépendance doivent constamment composer avec les attentes de leur famille et les conventions de l’époque.
Ce contexte donne une profondeur supplémentaire à l’enquête. Derrière la question évidente, où se trouve Rose Sinclair?, une autre finit par émerger : quelle liberté une jeune femme pouvait-elle réellement espérer en 1912?
Deux regards sur Montréal
Le choix de la double narration constitue également l’un des aspects les plus intéressants du roman. D’un côté, nous suivons Édouard Lavergne dans son enquête. De l’autre, nous découvrons le parcours de Jeanne Mackenzie, devenue assistante d’une journaliste et qui explore elle aussi les possibilités que Montréal peut lui offrir.
Ces deux trajectoires permettent à Céline Beaudet d’aborder son époque sous des perspectives différentes. Édouard cherche à comprendre une disparition tandis que Jeanne tente plutôt de comprendre la place qu’elle souhaite occuper dans le monde.
Peu à peu, leurs histoires contribuent à dresser le portrait beaucoup plus vaste d’une société en pleine mutation.
J’ai particulièrement apprécié cette construction, parce qu’elle permet au roman de respirer. L’enquête conserve son importance et son suspense, mais elle n’écrase jamais les personnages. Au contraire, elle devient le fil conducteur autour duquel se développent des réflexions sur l’amour, l’ambition, les rapports de pouvoir et le désir d’émancipation.
Un roman policier, mais pas seulement
C’est probablement ce que je retiens le plus de La disparition de Rose Sinclair. Le livre possède tous les ingrédients nécessaires pour captiver les amateurs d’enquêtes : une disparition mystérieuse, des témoignages contradictoires, des pistes qui se multiplient et des certitudes qui vacillent. Céline Beaudet ne se contente pas de nous demander de trouver la coupable ou le coupable. Elle s’intéresse aux individus et à leurs contradictions.
La disparition devient ainsi une porte d’entrée vers une réflexion beaucoup plus large sur les inégalités et sur les possibilités qui s’offraient aux femmes dans le Montréal de cette époque. Le suspense nous pousse à tourner les pages, mais ce sont les personnages et le contexte historique qui donnent véritablement sa personnalité au roman.

Docteure en sémiotique littéraire et ancienne professeure de communication écrite à l’Université de Sherbrooke, Céline Beaudet avait publié en 2022 Une enquête à Murray Bay, dans lequel apparaissait déjà le détective Édouard Lavergne. La disparition de Rose Sinclair en constitue une suite indépendante, ce qui permet parfaitement de découvrir l’univers de l’autrice avec ce nouveau roman.
J’en ressors avec le sentiment d’avoir passé un très bon moment de lecture. La disparition de Rose Sinclair est un roman intelligent, accessible et particulièrement bien documenté qui réussit à nous transporter dans une autre époque sans jamais perdre de vue ce qui fait avancer une bonne histoire : des personnages auxquels on s’intéresse et une intrigue dont on souhaite sincèrement connaître le dénouement.
Une belle découverte pour les amateurs de romans historiques, d’enquêtes policières et, tout simplement, d’histoires captivantes.
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