Après avoir fait rire, le plaisir de faire lire

Entrevue avec François Léveillée
Crédit : Steven Grondin / Vertikal Club

Pendant des décennies, François Léveillée a fait rire le Québec. Il a créé des personnages, écrit des monologues, composé des chansons, enregistré des albums et foulé les scènes de la province. Pourtant, derrière cette carrière aux multiples visages, une envie persistait : celle de s’asseoir devant un ordinateur et de raconter une histoire qui prendrait quelques centaines de pages à se déployer.

Le résultat s’intitule La loi de Saint-Égaré, un premier roman policier qui entraîne le lecteur dans un village fictif du Québec, où une mort apparemment accidentelle fait progressivement remonter à la surface les secrets d’une petite communauté. Mais pour son auteur, l’aventure dépasse largement la publication d’un livre. Elle représente une nouvelle manière d’exercer le métier qu’il a, au fond, toujours pratiqué : celui de raconteur. « J’ai toujours aimé écrire. J’ai commencé à écrire des chansons parce que j’aimais les chansons à textes. J’ai toujours été préoccupé par le propos », raconte-t-il en entrevue avec Le Carnet.

L’écriture l’a accompagné à travers toutes les étapes de sa carrière. D’abord dans la chanson, puis dans les monologues et les personnages humoristiques, avant de prendre une place encore plus importante lorsqu’il s’est tourné vers le stand-up. En 2002, il publiait déjà un recueil de nouvelles, Le village des valeurs perdues. Le roman policier, lui, attendait toujours son tour.

Un village où personne n’est véritablement étranger

Dans La loi de Saint-Égaré, tout commence par une mort suspecte. Gustave Bellefeuille, un citoyen influent de Saint-Égaré-des-Pas-Perdus, est retrouvé mort dans ce qui semble être un accident. Le chef de police Robert Lacasse refuse toutefois de s’en tenir à cette explication. Son enquête le conduit dans un univers où les intérêts personnels, les vieilles rancunes et les arrangements entre citoyens compliquent rapidement la recherche de la vérité.

François Léveillée ne voulait cependant pas écrire un polar dominé par la violence ou les descriptions sanglantes. Ce qui l’intéressait davantage, c’était la psychologie des personnages et cette manière bien particulière qu’ont les petites communautés de protéger leurs secrets. « J’adore les romans psychologiques. Un petit village où une personne peut être perçue comme un étranger toute sa vie. C’est vrai que dans les petits villages, quand c’est tissé serré, les étrangers le sont toute leur vie. »

Il évoque notamment Le Survenant et le film Chocolat parmi les œuvres qui ont nourri sa réflexion sur l’arrivée d’un étranger dans une communauté. À ses yeux, un événement tragique agit comme un révélateur : chacun se retranche dans ses convictions, ses intérêts et sa propre interprétation des événements. Le décor lui-même puise dans ses souvenirs. Enfant, il passait ses étés à Saint-Étienne-de-Lauzon, où ses parents possédaient une maison de campagne. Ces expériences ont nourri sa représentation du Québec rural, de ses paysages et de ses relations humaines.

Le village fictif a connu une période de prospérité avant de voir son effervescence économique s’éteindre progressivement. Dans cet environnement presque fantomatique, Léveillée multiplie les personnages : policiers, membres du clergé, travailleurs et habitants dont les histoires finissent par s’entrecroiser.

Cette galerie de personnages lui permet de retrouver une mécanique qu’il connaît bien. Après tout, l’homme qui a passé sa carrière à inventer des personnalités, des voix et des dialogues possède déjà une certaine expérience des comportements humains. La différence, cette fois, est qu’il dispose de centaines de pages pour les faire évoluer.

Quatre ans pour apprendre un nouveau métier

Malgré son expérience d’écriture, François Léveillée ne prétend pas avoir abordé le roman avec toutes les réponses. « Au départ, je n’avais aucune notion de ce qu’était un roman », souligne l’auteur. Il s’est donc lancé dans un véritable apprentissage. Pour rendre son intrigue crédible, il a notamment sollicité l’aide d’un couple de voisins retraités de la Sûreté du Québec, puis rencontré un autre policier afin de mieux comprendre les procédures d’enquête, le fonctionnement médico-légal et les critères qui déterminent la recevabilité d’une preuve. Il fallait apprendre les règles avant de pouvoir jouer avec elles.

Son processus créatif, lui, demeurait largement instinctif. Contrairement à certains auteurs qui établissent un plan détaillé avant d’écrire, Léveillée préférait découvrir son histoire au fil des chapitres et se laisser surprendre par ses personnages. Une méthode stimulante, mais parfois exigeante. « Je n’avais pas de plan, je me laisse surprendre par mes personnages. Je pouvais parfois être une semaine à tourner en rond sur mon chapitre. À un moment donné, il a fallu que je fasse des choix avec des trajectoires pour chacun. »

Au total, l’écriture lui aura demandé quatre ans. Quatre années de recherches, de réécritures et de remises en question. Son gendre lui a notamment transmis une dizaine de pages de commentaires, avant qu’un comité de lecture et une réviseure professionnelle contribuent à peaufiner le manuscrit.

« J’ai relu, relu, relu… », résume-t-il, comme pour mesurer le travail accompli. Aujourd’hui, sa discipline est bien installée. Il se lève tôt et consacre généralement ses matinées à l’écriture, de 6 h à midi. Une routine rigoureuse qui lui permet de poursuivre ses projets sans dépendre des horaires de tournée ni des exigences de la scène.

Créer sans attendre la permission

François Léveillée a également fait un choix important : celui de conserver une grande autonomie dans son aventure littéraire. Plutôt que de soumettre son manuscrit à une succession de maisons d’édition et d’attendre une réponse, il a préféré prendre en main son projet, notamment avec l’accompagnement de BouquinBec. Une décision qui repose autant sur sa volonté de préserver sa liberté créative que sur son rapport au temps. « J’ai 74 ans, je n’ai pas le goût de commencer à attendre. » Il se montre critique envers certains mécanismes de l’industrie du livre, particulièrement les faibles redevances offertes aux auteurs et les questions entourant les droits d’adaptation. Après une longue carrière dans le milieu culturel, il ne souhaite plus nécessairement soumettre ses projets à des considérations commerciales. « Je ne veux pas aller voir un éditeur qui va me dire ce qui va marcher en fonction du marché. »

Il reconnaît toutefois que cette indépendance représente un privilège. Sa situation lui permet de financer et de mener à terme ses projets sans que leur rentabilité immédiate détermine leur existence. Son regard sur le marché québécois demeure plus préoccupé. Il évoque notamment la taille limitée du lectorat francophone au Québec et les difficultés auxquelles doivent faire face les écrivains qui souhaitent vivre de leur plume. Cette lucidité ne l’empêche pourtant pas d’avancer. Il a publié son roman parce qu’il souhaitait l’écrire, et non parce qu’il était convaincu de son potentiel commercial. Une distinction importante pour celui qui semble avoir progressivement redéfini sa relation avec la réussite.

Quitter la scène sans regret

La publication de La loi de Saint-Égaré survient également après une décision majeure dans sa vie : celle de mettre fin à ses activités sur scène. En 2024, à la Chapelle de Vanier, François Léveillée décide que le moment est venu de tourner la page. Des problèmes de santé ont notamment contribué à cette réflexion, lui rappelant que la vie ne devait pas nécessairement s’organiser autour des spectacles et des tournées. Il ne parle pourtant pas de cette décision avec amertume.

Son premier rêve est d’ailleurs de devenir auteur-compositeur-interprète. Il enregistre plusieurs albums, mais l’évolution du marché musical et sa découverte des Lundis de l’humour le conduisent progressivement vers une autre carrière. Encouragé notamment par Louise Richer, il se consacre à l’humour, qui occupera une place considérable dans sa vie professionnelle. Il n’a toutefois jamais abandonné complètement la chanson. Ses derniers albums, comme son roman aujourd’hui, répondent à une nécessité intérieure plutôt qu’à une stratégie de carrière. « J’écris parce qu’il faut que je le fasse. C’est dans mes tripes et j’ai besoin de le faire. »

À 74 ans, encore des histoires à raconter

François Léveillée ne compte pas s’arrêter à son premier roman policier. Il travaille déjà à un autre projet d’envergure : ses mémoires, qu’il souhaite raconter en trois tomes. De son enfance dans le quartier Saint-Sacrement à son cheminement artistique, en passant par sa famille et les différentes époques de sa carrière, il entend revisiter une vie qui lui a offert une matière considérable.

Il envisage également de poursuivre l’écriture romanesque. Et peu importe la réception réservée à La loi de Saint-Égaré, sa motivation demeure intacte.

Après avoir connu les succès, les tournées, les prix et les exigences d’une carrière publique, François Léveillée semble avoir retrouvé une forme de plaisir essentiel : celui de raconter des histoires à son rythme, sans avoir à demander la permission ni à répondre aux attentes d’un marché.

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