/ Un texte de Michaël Grégoire
Alain Labonté aura 60 ans le mois prochain. Lorsqu’il replonge dans ses souvenirs, il retrouve pourtant très rapidement le jeune homme d’une vingtaine d’années qui arrive à Montréal en 1989. Il vient de L’Avenir, un petit village du Centre-du-Québec, et découvre une communauté, une liberté, des amitiés. Puis certains de ces nouveaux visages commencent à disparaître. Quatre de ses amis contractent le VIH à peu près au même moment. Il les accompagne. Puis il en accompagne d’autres.
Plus de trois décennies plus tard, leurs visages sont devenus la matière de Mourir, pointé du doigt, son nouveau livre dévoilé aux Éditions Édito. Un ouvrage court et profondément intime dans lequel Labonté raconte principalement Stanley, Paco, Georges et Jocelyn, quatre hommes qu’il a accompagnés jusqu’à leurs derniers instants. « Des exemples, j’aurais pu en donner beaucoup plus, mais je savais que je voulais m’en tenir à ces quatre amis. » Ce n’est pourtant pas uniquement leur mort qu’il veut raconter. Il veut rappeler qu’ils ont vécu.
« Les gens tombaient comme des mouches »
Pour comprendre ce que Labonté raconte, il faut revenir à une époque où recevoir un diagnostic de VIH pouvait signifier beaucoup plus que d’apprendre que l’on était malade. L’information circulait mal, la peur était immense et les personnes atteintes pouvaient être rejetées par leur famille et leur entourage. Certains mouraient dans la pauvreté et une solitude presque complète. « Ma meilleure alliée a été la peur. On se demandait tous si on allait pogner ça. Il n’y avait pas trop d’informations sur le sujet. Les gens tombaient comme des mouches. » L’auteur se souvient que le magazine Fugues avait commencé à publier une rubrique nécrologique. Derrière les statistiques, il voyait surtout des amis s’affaiblir et des familles disparaître au moment où leur présence aurait été la plus nécessaire.
Paco demeure l’un des visages les plus douloureux de cette période. Ce Marseillais installé à Montréal lui annonce un jour qu’il souffre d’un neuro-sida et qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre. Il est seul. « Il me disait : “Tu ne me laisseras pas. Je ne connais personne ici.” » Labonté ne le laissera pas. Il enterre Paco. Puis Jean-François. Puis d’autres. Il n’a alors que 23 ans.
Dans une autre entrevue accordée à l’occasion de la sortie du livre, l’auteur raconte avoir dû remplir lui-même les documents permettant l’admission de Paco en soins palliatifs. Après sa mort, lorsqu’il réussit à joindre son père pour lui annoncer le décès, celui-ci lui répond qu’il n’a pas de fils avant de raccrocher. Voilà aussi ce que Mourir, pointé du doigt cherche à empêcher : que le rejet soit le dernier mot de leur histoire.

Une génération élevée dans le silence
Il aura fallu beaucoup de temps avant qu’Alain Labonté puisse écrire ces pages. Le déclic est notamment venu d’une autre pandémie. Lorsque la COVID-19 bouleverse la planète en 2020, il entend les gens parler d’un monde qui vient soudainement de perdre ses repères. Lui pense à une autre époque. « Ça m’a fait réfléchir qu’une pandémie, celle du sida, on l’a vécue. Mais ce n’est pas tout le monde qui l’a vécue. » Surtout, les deux pandémies n’ont pas été racontées de la même manière. La première qu’il a connue était intimement associée à la sexualité, à l’homosexualité et à une communauté encore fortement stigmatisée. Même les causes de certains décès étaient parfois dissimulées. Il résume cette époque d’une phrase : « Les gens de ma génération, on a vécu sous le poids du silence. »
Ce silence dépasse d’ailleurs le sida dans son récit. Il parle aussi de sa mère et de sa santé mentale, un sujet qu’il a longtemps gardé dans l’espace familial, non pas nécessairement parce qu’il en avait honte, mais parce que certaines réalités ne sortaient simplement pas de la maison. Aujourd’hui, l’auteur espère que Mourir, pointé du doigt participera au mouvement inverse. « Je pense que le livre arrive dans un moment où ça va libérer la parole. »
S’isoler pour pouvoir retourner là-bas

Pour écrire cette histoire, Alain Labonté a reproduit une méthode qui l’accompagne depuis son premier livre : disparaître un moment. Le silence occupe une place essentielle dans son processus créatif. « Après 48 heures, il y a des couches de bruit qui s’en vont. » Pour Mourir, pointé du doigt, il s’est donc loué une maison en Grèce et s’y est isolé pendant une vingtaine de jours. Il avait déjà son canevas d’écriture. Les souvenirs, eux, étaient toujours là. « J’ai tellement pleuré. Je ne pensais jamais qu’un corps pouvait emmagasiner autant de larmes. »
Écrire signifiait retourner dans des chambres d’hôpital, revoir des hommes qu’il avait accompagnés, retrouver le jeune homme qu’il était lui-même. « Ça a été assez rapide parce que je l’ai vécu. Ces gens-là, je les ai accompagnés. » Cette solitude créative lui est nécessaire. Il ne pourrait pas écrire entouré d’autres personnes, même silencieuses. Il doit se retrouver seul devant ce qui remonte. C’est aussi de cette manière qu’était né son premier livre, Une âme et sa quincaillerie. En décembre 2014, à 45 ans, il était parti 23 jours à l’île Maurice avec le rêve d’écrire enfin un livre. Devant la mer, un café à la main, il avait commencé par chercher un titre. Celui-ci lui était apparu presque spontanément. Le livre, consacré notamment à la santé mentale et à l’accompagnement en fin de vie, allait finalement amorcer une nouvelle vie pour celui qui avait longtemps hésité à se considérer comme auteur.
« Je me disais : je me prends pour qui? »
La réponse est venue rapidement. Après avoir envoyé un chapitre consacré à son père à l’éditeur Antoine Del Busso, Labonté reçoit un message 38 minutes plus tard lui demandant quand ils pourraient signer. Dix ans après sa parution, Une âme et sa quincaillerie demeure son ouvrage le plus populaire. Le livre a même été intégré comme lecture obligatoire dans un cours à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba, une réalité qu’il a découverte en arrivant devant un auditorium rempli d’environ 250 personnes. « On ne fait pas une cenne avec ça, mais de voir les débats et les échanges que ça déclenche, ça me fait vraiment plaisir. »

« J’ai le courage de mes vertiges »
Rien ne prédestinait vraiment Alain Labonté à cette trajectoire. À L’Avenir, personne autour de lui ne travaillait dans les communications ou n’écrivait de chansons. Il passera 24 ans dans la restauration avant de bifurquer, à 37 ans, vers les communications. Il écrira également des chansons, notamment pour Bruno Pelletier, puis des livres. Cette capacité à bifurquer, il la résume par une expression qu’il avait donnée à Simon Boulerice lorsqu’ils travaillaient ensemble à Moi aussi j’aime les hommes : « J’ai le courage de mes vertiges. À certains niveaux, on est tous un peu au bas de la falaise. On plonge ou on ne plonge pas? » Labonté a souvent plongé.
Il l’avait déjà fait à 22 ans lorsqu’il avait annoncé son homosexualité à son père, en lui disant qu’il accepterait même d’être renié plutôt que de jouer un rôle toute sa vie. La réponse paternelle est demeurée gravée dans sa mémoire : si la famille n’était pas capable d’accepter son amoureux, « ils crisseront leur camp ». L’auteur sourit encore en racontant l’anecdote. « Il fallait-tu avoir une culture du cœur! »
Ne pas laisser l’ignorance reprendre la place
Mourir, pointé du doigt regarde vers le passé, mais Alain Labonté refuse d’en faire uniquement un livre historique. Il raconte avoir récemment entendu un jeune de 19 ans demander ce qu’était le VIH. L’anecdote l’a frappé. Pour quelqu’un qui a vu mourir tant de proches et connu une époque où la peur du virus occupait une place quotidienne, cette méconnaissance est troublante.
Faire vivre ceux qu’on avait abandonnés
Aujourd’hui, Labonté passe du temps auprès des Aînés gais de la Capitale, un organisme qu’il tient à faire connaître. Il sera d’ailleurs entouré de membres de l’association lors de son lancement à Québec. Le parcours possède quelque chose de circulaire : l’homme qui raconte ceux qui n’ont pas toujours eu la chance de vieillir se retrouve maintenant auprès d’une génération d’hommes gais qui l’a fait. « Premièrement, je veux faire vivre la mémoire. Il y a des gens qui ont été abandonnés. On ne mérite pas d’être abandonné parce qu’on est malade. »
Il ne cherche pas à réécrire l’histoire. Il sait qu’il ne peut offrir à Paco, Stanley, Georges, Jocelyn et aux autres la vieillesse qu’ils n’ont jamais connue. Il peut cependant remettre leurs noms dans le monde et rappeler qu’au-delà d’une maladie qui les a longtemps définis aux yeux des autres, ils étaient des hommes qui avaient des amis, des désirs, des peurs et une vie. « Ces gens n’ont pas mérité le sort qu’ils ont eu. Est-ce qu’on peut juste avouer qu’on était à côté de la track? »
Alain Labonté revient à ce qu’il conserve malgré tout de ces années terribles. « J’ai été aimé et j’ai aimé. Et j’ai appris la plus belle chose qui soit dans une vie : tenir des mains. »
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