Quel avenir pour l’IA et la création musicale?

Les « majors » s’unissent pour protéger les palmarès

L’industrie musicale mondiale franchit une nouvelle étape dans son adaptation à l’intelligence artificielle, selon le média américain MusicWeek. Les trois grandes maisons de disques, Sony Music, Universal Music Group et Warner Music Group, se sont alliées à plusieurs acteurs indépendants, dont Believe, BMG, Concord, Dirty Hit, Glassnote Records, HYBE, Mom+Pop Music et Partisan Records, afin de proposer un cadre commun destiné à préserver l’intégrité des palmarès musicaux.

Cette initiative vise à répondre à une réalité qui préoccupe de plus en plus les professionnels du secteur : l’explosion des œuvres générées par intelligence artificielle et les risques de fraude qui les accompagnent. Bien que les chansons créées par l’IA n’aient pas encore envahi les classements officiels, leur multiplication sur les plateformes de diffusion pousse l’industrie à agir avant que le phénomène ne prenne une ampleur difficile à contrôler.

Trois principes pour protéger la créativité humaine

Le cadre proposé repose sur une idée simple : les outils d’intelligence artificielle peuvent avoir leur place dans le processus créatif, mais ils ne doivent pas remettre en question la reconnaissance des œuvres essentiellement créées par des humains.

Les entreprises participantes proposent donc que toute œuvre utilisant l’intelligence artificielle puisse être admissible aux palmarès officiels uniquement si elle respecte trois critères fondamentaux.

Le premier exige que l’outil d’IA utilisé soit autorisé et conforme aux lois en vigueur. Le deuxième prévoit que la chanson demeure majoritairement créée par des humains, l’IA n’agissant qu’en soutien au processus créatif. Enfin, le troisième stipule que l’enregistrement ne doit soulever aucun soupçon de manipulation des écoutes ou des classements.

Les signataires souhaitent également que les œuvres respectent les lois sur le droit d’auteur, les droits voisins et les droits de la personnalité, que leur création ne contrevienne pas aux conditions d’utilisation des plateformes d’intelligence artificielle employées et que le recours à l’IA soit clairement indiqué aux consommateurs lorsque la réglementation ou les normes de l’industrie l’exigent.

Une réponse à la fraude au streaming

Derrière cette démarche se cache un enjeu qui dépasse largement la simple question de l’intelligence artificielle. Depuis plusieurs mois, les organisations musicales mondiales observent une industrialisation de la fraude au streaming. Des milliers de morceaux générés automatiquement sont mis en ligne dans le seul but de générer artificiellement des écoutes grâce à des réseaux de robots ou à d’autres techniques de manipulation, permettant ainsi de détourner des revenus de redevances normalement destinés aux véritables créateurs.

L’intelligence artificielle accélère considérablement ce phénomène. Là où la production massive de faux contenus nécessitait autrefois du temps et des ressources, les outils génératifs permettent désormais de créer des catalogues entiers de chansons en quelques heures. Plusieurs plateformes de diffusion ont déjà développé leurs propres outils de détection afin d’identifier ces contenus et de limiter leur impact sur les systèmes de rémunération.

Des précédents qui ont sonné l’alarme

Même si les classements musicaux n’ont pas encore été submergés par les œuvres générées par intelligence artificielle, certains cas récents ont démontré les limites des règles actuelles.

L’industrie cite notamment le cas de la chanson I Run, du projet Haven, retirée des palmarès britanniques et américains après des plaintes concernant l’utilisation d’une intelligence artificielle non autorisée. Le titre a toutefois connu le succès une fois réenregistré dans des conditions conformes aux règles. Ce type d’épisode illustre la difficulté de distinguer les usages légitimes de l’IA des pratiques qui soulèvent des questions éthiques ou juridiques.

Les inquiétudes portent également sur les modèles d’intelligence artificielle eux-mêmes. Plusieurs entreprises développant ces outils font actuellement face à des poursuites judiciaires liées à l’utilisation présumée, sans autorisation, d’œuvres protégées afin d’entraîner leurs modèles. Cette question demeure au cœur des débats entourant le développement de l’IA générative dans le secteur culturel.

Trouver l’équilibre entre innovation et protection

L’objectif des grandes maisons de disques n’est pas de bannir l’intelligence artificielle de la création musicale. Au contraire, plusieurs investissent elles-mêmes dans le développement de technologies et de services d’IA respectueux des droits des créateurs. Elles reconnaissent que ces outils peuvent devenir de véritables partenaires de création lorsqu’ils sont utilisés de façon transparente et dans le respect des œuvres existantes.

Cette annonce s’inscrit d’ailleurs dans une démarche plus large. Plus tôt ce mois-ci, plusieurs organisations internationales de l’industrie musicale avaient dévoilé un système volontaire d’étiquetage permettant d’indiquer aux auditeurs si une œuvre est entièrement générée par l’IA ou simplement assistée par celle-ci. L’objectif est d’offrir davantage de transparence aux consommateurs tout en maintenant la confiance envers les plateformes de diffusion.

Préserver la crédibilité des palmarès

Les classements musicaux occupent toujours une place centrale dans l’industrie. Ils influencent la visibilité des artistes, les stratégies promotionnelles, les contrats commerciaux et, bien souvent, la perception du succès auprès du public. Pour les entreprises à l’origine de cette proposition, il est donc essentiel que ces palmarès continuent de refléter un véritable engouement du public plutôt que les résultats de manipulations technologiques.

En proposant un cadre commun aux organismes responsables des palmarès partout dans le monde, les grandes maisons de disques espèrent établir des règles suffisamment claires pour accompagner l’évolution de l’intelligence artificielle sans compromettre la reconnaissance du travail humain.

À l’heure où la frontière entre création assistée et création entièrement automatisée devient de plus en plus mince, l’industrie musicale choisit ainsi de fixer ses propres balises. Un message clair : l’innovation est bienvenue, mais elle ne doit pas se faire au détriment de la créativité, de l’intégrité des palmarès et de la juste rémunération des artistes.

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