Raconter ceux qui éclairent le monde

Entrevue avec le romancier Marc Levy

J’avais lu ses romans, suivi son parcours et observé avec admiration sa capacité à rejoindre des millions de lecteurs aux quatre coins du monde. Je savais aussi qu’il avait cette faculté plutôt rare de passer d’un genre littéraire à l’autre sans jamais sembler perdre le plaisir de raconter.

Assis devant moi, à la fin d’une journée consacrée à la promotion de son nouveau roman Les Évadées, l’écrivain aurait pu se contenter de réponses convenues. Après tout, il a accordé un nombre incalculable d’entrevues depuis la publication de Et si c’était vrai…, en 2000. Mais Marc Levy prend son temps. Il réfléchit, raconte, s’amuse de certaines questions et n’hésite pas à s’éloigner du sujet pour mieux y revenir. À plusieurs reprises, son regard se porte sur les gens autour de nous. Et je comprends rapidement que cette attention aux autres est au cœur de son travail.

Une histoire qui décide elle-même de sa longueur

Avec Les Évadées, Marc Levy propose une histoire déployée sur deux tomes. Une décision qui, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ne faisait absolument pas partie de ses intentions initiales. « C’est un accident, un deuxième tome. Je ne l’avais pas du tout prévu. Quand on commence à raconter une histoire, on ne sait pas toujours où elle nous entraîne », m’explique-t-il. L’auteur connaissait pourtant les grandes lignes du parcours de Cécile et Olivia, deux sœurs jumelles qui n’ont pas grandi ensemble et dont les destins devaient éventuellement se croiser. Mais les personnages l’ont entraîné beaucoup plus loin qu’il ne l’avait imaginé. « Quand je suis arrivé au milieu de mon histoire, je me suis rendu compte que j’avais écrit presque 400 pages. C’était trop lourd dans la main, trop volumineux à imprimer. Je ne pouvais rien couper parce que je ne voyais pas de temps mort. » Il a donc choisi de diviser son récit, tout en souhaitant que les deux volumes soient accessibles aux lecteurs sans longue attente entre les publications.

Cette anecdote illustre assez bien sa manière de travailler. Marc Levy ne construit pas ses romans à partir de plans détaillés. Il préfère avancer avec ses personnages, les écouter et accepter qu’ils lui réservent des surprises. « L’écriture est une gigantesque pelote de laine dont on tire la ficelle. C’est l’écriture qui m’amène dans l’écriture. Je n’avais pas la moindre idée de la façon dont Cécile et Olivia allaient, ou non, se retrouver. On écrit et on avance avec les personnages, on les suit, on les entend, on les écoute. » Une liberté qui comporte néanmoins ses propres exigences. Lorsque les personnages prennent véritablement vie, l’écrivain estime qu’il ne peut plus leur faire faire n’importe quoi.

Cette étincelle qui donne naissance à un roman

Mais avant les personnages, avant les centaines de pages et les longues heures d’écriture, il y a cette question fondamentale : d’où vient l’idée d’un roman. Marc Levy reconnaît qu’il lui est parfois difficile de retrouver le moment précis où une histoire est née. Il évoque notamment Une fille comme elle, dont l’idée lui est venue alors qu’il était assis à la terrasse d’un café.

Pour lui, l’inspiration ne surgit pas de nulle part. Elle résulte plutôt de la rencontre entre une préoccupation déjà présente en soi et un élément extérieur qui vient soudainement lui donner une forme. « L’idée d’un roman, je crois que ça naît de quelque chose qu’on a en soi à un moment donné, plus ou moins conscient, et d’une idée qui va venir télescoper ce qu’on a en soi et donner naissance à une histoire. » Dans le cas d’Une fille comme elle, il s’intéressait depuis longtemps à la différence, à l’identité et à l’influence du regard des autres sur la perception que nous avons de nous-mêmes. Il voulait notamment créer une héroïne en fauteuil roulant dont les hommes tomberaient amoureux en oubliant complètement son handicap. Mais il tenait à éviter deux pièges : en faire une héroïne idéalisée ou minimiser les réalités de son quotidien.

Cette volonté de raconter les êtres humains dans toute leur complexité traverse son œuvre. Et l’humour, selon lui, constitue parfois l’un des meilleurs moyens d’aborder les sujets délicats.

L’expérience peut devenir une prison

Après plus d’un quart de siècle de carrière, comment continuer à se renouveler? Comment éviter de reproduire les recettes qui ont déjà fait leurs preuves? La réponse de Marc Levy est particulièrement révélatrice de sa philosophie. « Le danger de l’expérience est que, à la fois, elle vous rassure et elle vous emprisonne. » L’écrivain considère qu’il faut aborder chaque nouveau projet avec une certaine humilité, comme si l’on avait encore tout à apprendre.

Il se souvient notamment du succès de son premier roman, Et si c’était vrai…; il aurait été tentant de reprendre immédiatement les ingrédients qui avaient séduit tant de lecteurs. Mais il a plutôt choisi de s’aventurer dans un registre différent. Cette envie de déjouer les attentes se retrouve jusque dans sa manière de construire ses personnages. « Les codes, il faut les voir comme les repères qu’il faut absolument éviter. Si vous visez les codes, vous visez la conformité. Si je me suis servi des codes, c’était pour m’en moquer! », lance-t-il en riant.

Il prend l’exemple de Liam, un personnage qui échappe volontairement aux clichés du policier tourmenté, ancien alcoolique ou hanté par un drame personnel. « Liam, mon personnage, ne boit pas, ne se drogue pas. Qu’est-ce que tu veux que je te dise? Maintenant que mon personnage ne cadre pas dans ce qu’on attend de lui, est-ce qu’il pourra être crédible? Ça, c’est un pari d’écriture marrant! » Derrière l’humour, une conviction se dessine : l’écrivain doit pouvoir s’amuser, prendre des risques et refuser de devenir prisonnier de son propre succès.

Un éditeur doit pouvoir lui dire qu’il se trompe

Cette liberté créative ne signifie pas pour autant que Marc Levy souhaite travailler sans contradiction. Bien au contraire. Lorsque je lui demande si sa relation avec son éditeur a changé au fil des millions d’exemplaires vendus, sa réponse est immédiate. « Non, mais ça ne dépend pas de l’éditeur, ça dépend de vous. J’ai toujours dit à ma maison d’édition : si vous me considérez comme quelqu’un qui réussit, je n’aurai plus confiance en vous. » Il poursuit avec une comparaison musicale éloquente. « Si t’es musicien, que t’as dix albums qui cartonnent, si ton ingénieur du son n’a plus le pouvoir de te dire que t’es faux… t’es foutu! »

Pour lui, le succès ne doit jamais empêcher les collaborateurs d’exprimer un désaccord ou de signaler une faiblesse. Sa fidélité envers sa maison d’édition témoigne également de l’importance qu’il accorde aux relations humaines. « Ça ne m’arrange pas de vous le dire, mais je suis le plus ancien dans ma maison d’édition. Je crois que j’ai connu cinq actionnaires et cinq directions, mais ça fait 27 ans, c’est ma maison. Je suis très fidèle. » Il compare même cette relation à une vie de couple, avec ses désaccords et ses moments de tension. « Il y a des moments où j’ai failli claquer la porte, mais je crois que je serais revenu le lendemain! », raconte-t-il avec un grand sourire.

Observer les autres

Nous sommes toujours assis au restaurant lorsqu’il m’explique, en réponse à ma question, qu’un écrivain doit savoir observer et écouter. Il ne suffit pas, selon lui, de connaître les grandes lignes de la vie d’un personnage. Il faut comprendre son environnement, son métier, ses habitudes et jusqu’aux petits irritants de son quotidien.

Pour préparer Les Évadées, il a notamment passé plusieurs journées à l’Institut Pasteur afin de mieux saisir l’univers professionnel de certains de ses personnages. « Il faut y aller en mode éponge. Il faut sentir les odeurs du milieu de travail, décoder leurs expressions, comprendre leurs difficultés, comprendre le mec qui s’énerve parce que la photocopieuse ne marche pas. Il faut maîtriser leur univers. » Puis, soudainement, il attire mon attention sur une jeune femme qui vient de s’asseoir seule à une table près de nous. Il l’a observée entrer, patienter et sourire. En quelques secondes, les questions se multiplient. Est-elle seule? Attend-elle une amie, un amoureux, un premier rendez-vous? Pourquoi sourit-elle? Qu’est-ce que son attitude nous raconte?

La scène est fascinante. Alors que je suis venu rencontrer l’un des écrivains les plus lus de sa génération, celui-ci transforme spontanément une inconnue dans un restaurant de Longueuil en point de départ d’une histoire possible. « Vous ne pouvez pas savoir le nombre de choses qu’on peut faire dire à un personnage sans utiliser le vocabulaire », m’explique-t-il. L’observation n’est toutefois qu’une première étape. Pour Marc Levy, raconter un personnage exige ensuite de parvenir à habiter sa réalité. « Il faut entrer dans cette peau-là. Il faut devenir eux. »

Être à la fois l’acteur et le caméraman

L’écrivain développe alors une réflexion particulièrement intéressante sur la manière de raconter une scène. « Ce qui est intéressant dans l’écriture, c’est qu’il faut presque simultanément être l’acteur et le caméraman. » Il utilise le cinéma pour illustrer son propos. Une scène dans laquelle une personne entre dans une pièce ne provoquera pas la même réaction chez le spectateur selon l’endroit où se trouve la caméra. Si elle est placée à la fenêtre, nous observons la scène comme un témoin extérieur. Si elle se trouve derrière les persiennes d’un placard, nous comprenons immédiatement que nous épions quelqu’un qui ignore notre présence.

Or, l’écrivain ne dispose pas de caméra. Il doit produire ces effets uniquement avec les mots.

« La question est donc : où est-ce que je place mon stylo? Et ça, c’est passionnant. » L’écriture ne consiste pas simplement à inventer des événements, mais à choisir comment les faire vivre au lecteur.

Cette exigence peut demander un travail considérable, même pour les passages les plus courts.

Dans La Librairie des livres interdits, Marc Levy évoque notamment une scène particulièrement difficile impliquant Anna, l’un de ses personnages. Le passage occupe à peine les deux tiers d’une page, mais il lui a fallu huit jours pour parvenir à la précision et à la retenue qu’il recherchait. Une façon de rappeler que la force d’une scène tient parfois davantage à ce qu’on choisit de ne pas écrire.

Choisir ceux qui éclairent le monde

Malgré la diversité des genres qu’il explore, Marc Levy semble poursuivre un même intérêt pour les êtres humains, leurs contradictions et leur capacité à résister aux circonstances. Lorsqu’on aborde la proximité entre la fiction et les événements du monde réel, il rappelle que la réalité dépasse souvent tout ce qu’un écrivain pourrait inventer. « Je crois que la vie a plus d’imagination que tous les écrivains réunis. » Mais il considère aussi que raconter une histoire implique nécessairement de choisir où porter son regard. « Si vous écrivez un roman sur la Deuxième Guerre mondiale, soit vous décrivez des monstres, soit vous décrivez ceux qui résistent. La littérature et le cinéma, c’est de décider sur quoi vous mettez la lumière. » Et sa préférence est claire. « Mes personnages et mon terrain d’écriture, ce sont ceux qui éclairent le monde, pas ceux qui l’éteignent. » Une phrase qui éclaire à son tour son œuvre au rayonnement mondial.

En quittant cette rencontre, je repensais à cette jeune femme qu’il avait remarquée quelques tables plus loin. Là où je voyais simplement une cliente qui venait de s’asseoir, Marc Levy avait déjà imaginé plusieurs vies possibles. Elle est là, la magie : dans cette capacité à regarder le monde ordinaire et à y découvrir, encore et toujours, des histoires extraordinaires.

/ Un texte de Michaël Grégoire

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