« J’ai maintenant l’impression d’être sur mon X »

Entrevue avec Dom Pelletier
Crédit : Steven Grondin / Vertikal Club

Il a joué du punk, du rock, de la musique psychédélique et exploré plusieurs univers au fil des années. Il a enregistré une dizaine d’albums, parcouru les routes avec ses groupes et consacré une bonne partie de sa vie à la musique. Pourtant, à l’aube d’un nouveau chapitre de sa carrière, Dom Pelletier a presque l’impression de repartir de zéro. Cette fois, il se présente sous son propre nom. Et cette distinction, qui pourrait sembler anodine, change beaucoup de choses.

« Je suis tellement curieux, je me suis vraiment écouté en faisant ça. J’ai adoré toucher à plein de styles, mais je ne sais pas si ça m’a nécessairement aidé, niveau carrière », reconnaît-il en entrevue. Pendant longtemps, chaque projet possédait son identité, son public et ses propres limites musicales. Avec Oiseau migrateur, paru le 25 septembre dernier, le musicien originaire de Québec souhaite désormais réunir toutes ses influences sans avoir à les faire entrer dans une catégorie précise. « Quand tu as un branding comme Bønanza ou Caravane, je suis pris dans un certain créneau. Je ne pouvais pas arriver avec quelque chose que j’écoutais en ce moment et que j’avais vraiment le goût d’explorer. Mais maintenant que c’est Dom Pelletier, je pourrais faire un album folk, country, traditionnel, et ce serait encore Dom Pelletier. »

Le besoin de retrouver l’essentiel

Après plus de deux décennies passées à jouer de la musique énergique, Dom Pelletier ressentait aussi le besoin de ralentir et de retrouver une relation plus directe avec son public. « J’ai eu The Hunters pendant 12 ans et, ensuite, 13 ans de rock. Je suis arrivé saturé. J’ai envie de jouer de la musique pour les gens qui m’écoutent. J’étais tanné de jouer fort et de me sentir un peu moins écouté. Je ne veux pas me cacher derrière des amplificateurs super puissants, faire attention à ma voix et faire attention à ce qu’elle passe dans le mix. » Cette réflexion l’a progressivement ramené vers le folk, un genre qui l’attire depuis longtemps. Il cite notamment Bob Dylan, Neil Young, Dolly Parton, Kevin Morby et Boy Golden parmi ses influences, tout en évoquant une nouvelle génération d’artistes américains capables de renouveler les codes de la musique country et americana. « Je trouve que Zach Bryan le fait bien. Il flirte avec le country, mais pas avec un chapeau de cowboy et un pick-up. C’est ce que j’essaie de faire, mais en québécois. »

Cette volonté de dépouillement s’accompagne d’une attention particulière accordée aux textes. Après avoir longtemps évolué dans des formations où l’énergie collective et la puissance sonore occupaient une place importante, Dom Pelletier souhaite maintenant que les paroles puissent être entendues et comprises. Il envisage même de revisiter certaines chansons de Caravane dans des versions guitare-voix, convaincu qu’elles pourraient révéler une autre facette de leur personnalité une fois dépouillées de leurs arrangements rock.

Un album qui refuse les artifices

Pour enregistrer Oiseau migrateur, Dom Pelletier s’est tourné vers Dany Placard, un musicien et réalisateur dont il apprécie depuis longtemps le travail et avec qui il avait déjà collaboré. L’album a été enregistré dans une approche volontairement organique qui privilégie la spontanéité et la personnalité des interprétations. « Dany Placard baigne dans le folk depuis sûrement 20 ans. J’avais déjà travaillé avec lui par le passé et j’avais vraiment aimé ça. Je trouve que c’est un super humain. »

Dom Pelletier souhaitait s’éloigner d’une certaine uniformisation musicale qu’il observe autour de lui, particulièrement dans les productions conçues pour répondre aux attentes des radios ou des plateformes. « On est dans un monde bourré d’artificiel. Je trouve qu’il manque de vrai. J’écoute la radio et je me demande pourquoi on continue à créer du vide… On dirait de la peinture à numéros. On n’est pas obligés d’écrire ce que les radios veulent entendre. On veut du vrai, quelque chose qui va faire la différence. » Cette recherche d’authenticité l’a amené à prendre en charge une grande partie de la création musicale. Multi-instrumentiste, il souhaitait profiter de ce premier album solo pour explorer ses capacités et réaliser lui-même tout ce qui était à sa portée, tout en laissant de l’espace à des collaborateurs lorsque leur contribution pouvait enrichir le résultat.

Des chansons pour dire ce qui compte

Avec Oiseau migrateur, Dom Pelletier souhaite exprimer plus librement certaines préoccupations qu’il avait tendance à laisser de côté avec Caravane. « J’ai caché ce côté plus engagé avec Caravane. On ne voulait pas se fermer de portes. Et récemment, je me suis dit : tu sais quoi, t’en as un propos politique. J’ai essayé de mettre des trucs qui me touchent dans mes chansons. » Le musicien s’inquiète notamment de la place accordée à l’empathie, à la solidarité et à la beauté dans une société qu’il perçoit comme de plus en plus dure. Sans chercher à imposer un discours, il souhaite que ses chansons puissent contribuer à faire circuler des idées et des émotions qui lui semblent importantes. « Je dis “Les fleurs prendront leur revanche” dans l’album. C’est ce que j’essaie de faire avec ma musique. On a besoin d’humains qui sont empathiques, qui sont bons. Je ne dis pas que c’est ce que je suis, mais c’est ce que j’essaie de faire. »

Cette sensibilité se retrouve également dans ses collaborations. Sur la chanson Clancher tes peurs, il partage notamment le micro avec Julie Aubé, membre du groupe Les Hay Babies, une artiste qu’il admire depuis plusieurs années. L’histoire remonte à 2013, alors que l’arrivée des Hay Babies avait contribué à éveiller son intérêt pour la musique folk. Dom Pelletier raconte d’ailleurs que Caravane devait initialement emprunter cette direction musicale, avant de prendre un virage rock influencé par le retour en force du genre au début des années 2010.

Inviter Julie Aubé à participer à son album représentait une manière de renouer avec une inspiration qui l’accompagne depuis longtemps. «J’entendais son accent du Nouveau-Brunswick chanter ça, c’était un petit rêve artistique. Je lui ai envoyé la chanson et je lui ai dit que ce serait cool de faire un duo à la Zach Bryan et Kacey Musgraves. Je suis vraiment chanceux! On dirait que c’est une de mes tounes préférées. »

« Mike chez RONA » : le succès inattendu

En prêtant sa voix à la publicité « Mike chez RONA », l’artiste a rejoint un public qui n’avait parfois jamais entendu parler de ses différents projets musicaux. Une situation qu’il raconte aujourd’hui avec amusement, mais qui lui a également fait prendre conscience de l’importance de présenter une identité artistique facilement reconnaissable.

La proposition lui avait été transmise par Guy Ritchot, du label L’Ours, qui était convaincu qu’il représentait la bonne personne pour interpréter la chanson. Dom Pelletier a enregistré une démonstration sans trop savoir à quoi s’attendre. « J’ai fait ça en me disant : c’est drôle, sans plus. Je l’ai envoyé à deux ou trois amis, mais jamais je n’aurais pensé que le Québec allait exploser. Ça a été au-delà de mes attentes. D’être choisi, ça venait avec un cachet quand même l’fun, en plus du succès… J’étais wow! » Il ne considère pas que cette publicité a changé sa vie, puisqu’il possédait déjà un important catalogue musical et une longue expérience de la scène. Elle lui a toutefois permis de se faire connaître auprès d’un nouveau public et a contribué à alimenter sa réflexion sur la suite de sa carrière.

Tourner la page sur Caravane

Ce nouveau départ coïncide avec une décision importante : celle de mettre fin à l’aventure de Caravane, formation qui aura occupé une place centrale dans la vie de Dom Pelletier pendant plus d’une décennie.

Après quatre albums et plus de 500 spectacles sur trois continents, le groupe a entrepris une dernière tournée qui culminera le 19 décembre 2026 à l’Impérial Bell, à Québec. Une façon de souligner le chemin parcouru et de remercier le public qui l’a accompagné depuis ses débuts.

La décision n’a pas été prise à la légère. Dom Pelletier reconnaît que Caravane représentait autrefois presque toute son existence, particulièrement pendant sa vingtaine. Mais avec le temps, les priorités des membres ont évolué, tout comme leurs réalités personnelles et professionnelles. Il garde une immense reconnaissance pour cette aventure, même s’il estime que le moment était venu de lui offrir une véritable conclusion. « Ça a été tough parce que Caravane, à un certain moment de ma vie, dans ma vingtaine, c’était toute ma vie. Et j’en serai toujours reconnaissant. Mais est-ce qu’on devrait continuer et être une pâle copie de ce qu’on a déjà été… ou on termine ça en bonne et due forme? Au pire, on reviendra! », lance-t-il en riant.

Au-delà de son histoire personnelle, cette fin de parcours lui inspire aussi une réflexion sur l’avenir du rock francophone, particulièrement dans la région de Québec. Il sait combien il est difficile de faire vivre un groupe sur plusieurs années et combien les sacrifices peuvent être importants pour ceux qui choisissent cette voie. « Nous autres, on donne le flambeau du rock québécois à d’autres, mais il n’y en aura pas de facile. Jouer de la musique en français est difficile, jouer du rock en français est encore plus difficile. Il faut que tu dédies ta vie à ça. Il y a eu au moins dix ans où ce n’était que ça, ma vie. » Son message aux jeunes musiciens demeure néanmoins empreint d’espoir : il faut continuer à croire à ses projets, accepter de travailler fort et ne pas hésiter à défoncer quelques portes.

Et si cette nouvelle carrière sous son propre nom lui donne parfois l’impression de recommencer, elle lui permet surtout de réunir toutes les expériences accumulées au fil des années. Avec Oiseau migrateur, Dom Pelletier se sert de ses expériences passées comme point de départ pour explorer une musique plus personnelle, attentive aux mots, aux émotions et aux préoccupations qui l’habitent aujourd’hui.

Après des années à faire beaucoup de bruit, il choisit maintenant de se faire entendre autrement. Et à l’écouter parler de cette nouvelle étape, on comprend qu’il y trouve un plaisir qu’il n’avait peut-être pas ressenti depuis longtemps.

Oiseau migrateur, de Dom Pelletier, disponible depuis le 25 septembre 2026.

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