Éric Dupond-Moretti : raconter le pouvoir pour réhabiliter la nuance

Entrevue avec l’ex-ministre français de la Justice
Crédit : Steven Grondin

Nous nous sommes donnés rendez-vous au Il Teatro, dans le Vieux-Québec. Il y a chez Éric Dupond-Moretti cette même voix grave, ce même regard perçant et cette même manière d’occuper l’espace que lorsqu’il plaidait dans les plus grandes salles d’audience françaises. Mais cette fois, ce n’est plus au tribunal que l’ancien ministre de la Justice français se présente : c’est sur scène, dans un théâtre, devant un public venu entendre un homme raconter les coulisses du pouvoir, ses contradictions, ses silences… et ses désillusions.

De passage à Québec le 12 mai prochain avec son spectacle J’ai dit oui!, l’ancien garde des Sceaux poursuit une tournée amorcée en février 2025 et qui tire maintenant à sa fin. Et c’est au Québec qu’il souhaitait conclure cette aventure. Une décision loin d’être anodine. « Ce sont sans doute les dernières représentations de ce spectacle. Un jour, il faut que ça s’arrête, c’est comme une fonction ministérielle. Ça me tenait à cœur de terminer ici au Québec, car j’ai une relation particulière avec le Québec », confie-t-il.

S’il était déjà venu à Montréal auparavant, il s’agira cette fois de sa toute première visite à Québec. Un territoire auquel il dit être attaché depuis longtemps. « J’étais déjà venu chasser au Québec, en 2001. J’avais trouvé la nature époustouflante, avec des couleurs qu’on ne trouve pas en Europe. Et la vie a fait que j’ai été amené à venir plus souvent au Québec », raconte-t-il avec un sourire. L’homme politique est en couple avec la chanteuse Isabelle Boulay depuis quelques années.

Le théâtre comme prolongement du politique

Avec J’ai dit oui!, Éric Dupond-Moretti ne cherche pas simplement à raconter son passage en politique. Il tente surtout d’expliquer ce qu’il considère comme l’un des grands maux des démocraties modernes : le fossé grandissant entre les citoyens et ceux qui gouvernent. « Ce n’est pas un spectacle franco-français. J’évoque le pourquoi du désamour entre le citoyen et les gouvernants. Et c’est un problème dans toutes les grandes démocraties », affirme-t-il. L’ancien ministre dit avoir été frappé par l’incompréhension du public face au fonctionnement réel du travail ministériel. « Je me suis rendu compte que les gens ne savaient pas ce qu’est le travail ministériel. Ce n’est pas inutile, quand on a été ministre, de tenter d’expliquer des choses qui ne sont pas sues. Et je crois que c’est sain dans une démocratie de le faire », explique-t-il. Ce besoin de transmission, il l’avait déjà exploré auparavant lorsqu’il racontait sur scène le métier d’avocat. Sa nomination comme ministre de la Justice, en juillet 2020, avait brutalement interrompu ce premier projet. « Tout de suite quand je suis sorti du ministère, j’ai eu l’idée d’écrire ce spectacle », dit-il.

Malgré une carrière entière passée à défendre des clients dans des procès hautement médiatisés, Éric Dupond-Moretti admet que monter sur scène demeure profondément intimidant. « J’étais avocat et, pendant 10 ans, j’ai vomi avant de plaider. J’avais le trac. Je crois que c’est sain d’avoir le trac. Le type qui vous dit qu’il n’a pas le trac, il faut s’en méfier! », lance-t-il avec le sourire. Même aujourd’hui, après plus de 100 000 spectateurs ayant vu le spectacle, cette peur ne l’a jamais quittée.

Pour lui, le théâtre possède quelque chose qu’aucun livre ou média traditionnel ne peut reproduire : la réaction immédiate du public. « Dans un livre, si vous voulez faire un trait d’humour, vous ne voyez pas le lecteur sourire sur son canapé. Au théâtre, oui. C’est un échange direct », résume-t-il.

Un regard sévère sur les médias et les réseaux sociaux

Au fil de l’entretien, impossible de ne pas sentir une certaine frustration lorsqu’il aborde les médias contemporains et le traitement de la politique dans l’espace public. « On manque de temps pour expliquer les choses. Il y a davantage d’intérêt pour une mesure polémique que pour une mesure consensuelle », déplore-t-il. Il donne d’ailleurs un exemple très concret de réforme inspirée du Québec et largement ignorée médiatiquement. « Je suis venu au Québec et j’ai copié ce que vous faites en matière de justice à l’amiable. Je l’ai ramené en France, je l’ai adapté. Vraiment, on a copié! », dit-il en riant.

Mais malgré l’importance qu’il accorde à cette mesure, il constate qu’elle a suscité peu d’intérêt médiatique. « L’intelligence, la réflexion, la nuance et le recul ont été relayés au plan d’accessoire », tranche-t-il. Sa critique est encore plus directe lorsqu’il évoque certaines chaînes d’information continue penchant vers les extrêmes. « CNews est une chaîne de désinformation continue », affirme-t-il sans détour.

“Le débat oui, le combat non”

S’il reconnaît les failles du monde politique, Éric Dupond-Moretti refuse toutefois de céder au cynisme complet. Au contraire, son spectacle agit presque comme une tentative de nuancer le politique. « Je veux réhabiliter les hommes et les femmes politiques, tout en leur reconnaissant une part de responsabilité dans la façon dont ils sont appréhendés par les citoyens », explique-t-il. Pour lui, le problème fondamental demeure la disparition progressive de la nuance dans le débat public. « Le débat est essentiel dans une démocratie, mais le combat n’est pas indispensable », insiste-t-il.

Et lorsque la conversation glisse vers la montée des extrêmes et certaines déclarations de Donald Trump concernant le Canada ou le Groenland, son ton devient encore plus grave. « Mon pays est trop beau pour être livré aux extrêmes », affirme-t-il.

Aujourd’hui, l’ancien avocat, ministre, auteur et homme de scène refuse de se limiter à un seul rôle. Il prépare d’ailleurs un nouveau livre, poursuit ses activités de conseil et continue le théâtre. « Je ne m’interdis rien », résume-t-il simplement.

Et lorsqu’on lui demande ce qui l’anime encore profondément, malgré les tempêtes traversées, la réponse vient rapidement. « Ce qui m’anime dans ma vie personnelle est surtout que la France ne bascule pas entre les mains des extrêmes », conclut-il.

Pour les détails du spectacle : https://www.gestev.com/calendrier-evenements/eric-dupond-moretti/

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