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Faire le fou, très sérieusement

Entrevue avec l’humoriste P-O Forget
Crédit : Steven Grondin / Vertikal Club

Lorsqu’on lui demande comment il travaille, P-O Forget sort son téléphone. Les notes s’y accumulent : des idées, des angles, des phrases, des réflexions qui pourraient éventuellement devenir des blagues. Il y en a pour le spectacle qu’il s’apprête à présenter, mais aussi pour ceux qui pourraient suivre. Certaines pages sont déjà consacrées à un éventuel troisième spectacle. Le problème, désormais, n’est donc plus nécessairement de trouver des idées, mais de savoir lesquelles méritent réellement de survivre. « Des fois, c’est ça mon problème, de devoir faire du ménage. Je voulais apprendre et j’apprends que c’est mieux d’écrire de manière précise et délibérée que d’arriver avec bien du volume. »

Sur scène, Forget mâche parfois ses mots, laisse les idées déraper et donne l’impression que certaines réflexions viennent tout juste de lui traverser l’esprit. En réalité, le travail est beaucoup plus minutieux. « Ce que je fais sur scène, c’est écrit. Je sais exactement ce que je vais dire. Ça se peut que je me surprenne et que je change une ligne, un soir sur scène. » Derrière l’apparente spontanéité se trouve donc un auteur qui écrit énormément et qui apprend aujourd’hui à privilégier la précision à l’accumulation.

Cette rencontre entre le studieux et l’absurde semble d’ailleurs définir une bonne partie de son humour. Alors que Prises de tête, son premier véritable one-man-show, prend la route, P-O Forget arrive à une étape charnière de sa jeune carrière. Les reconnaissances se sont multipliées au cours des dernières années, tout comme les projets, mais son ambition demeure étonnamment traditionnelle : écrire des spectacles, monter sur scène et, idéalement, pouvoir recommencer pendant très longtemps.

Tout jeter sur le mur

Forget est sorti de l’École nationale de l’humour en 2019. L’école lui a permis d’explorer, de chercher et de se consacrer entièrement à son apprentissage, mais il estime aujourd’hui qu’une partie essentielle du métier ne peut tout simplement pas s’enseigner. « L’humour, c’est de l’instinct et de l’expérience que tu gagnes en montant sur scène. Je ne suis pas sûr que ça se fabrique de toutes pièces. » Après sa formation, il s’est donc mis à accumuler du matériel sans avoir nécessairement cette date de tombée qui force un artiste à déterminer ce qui appartient réellement à un spectacle.

La situation a changé lorsqu’il a rendu disponible sur YouTube P-O Forget Live au Club Soda, sa première heure de stand-up. En donnant ainsi accès au matériel qu’il avait accumulé pendant des années, l’humoriste s’imposait volontairement un nouveau défi : repartir pratiquement de zéro. « Je voulais voir l’autre défi et me demander si j’étais capable d’écrire une heure. J’ai vraiment beaucoup appris dans ce processus-là. » Au début de cette nouvelle période d’écriture, toutes les possibilités étaient ouvertes. L’humoriste emprunte d’ailleurs une expression anglaise pour résumer la méthode : « Throw shit against the wall and see what sticks. » Essayer, tester devant un public, retirer, recommencer, jusqu’à comprendre non seulement ce qui fonctionne, mais surtout ce qui l’intéresse réellement.

Le processus s’est graduellement resserré. Maintenant qu’il sait avoir suffisamment de matériel pour porter le spectacle, la pression n’est plus tout à fait la même. « Depuis quelques mois, quand je sais que j’ai assez de stock, c’est là où je me relaxe et que j’écris mon meilleur matériel. » Cette sécurité lui permet paradoxalement de devenir plus exigeant, de choisir davantage ses angles et de laisser tomber certaines idées plutôt que de chercher constamment à remplir des minutes.

Du matériel à une véritable œuvre

Avec Prises de tête, P-O Forget voulait également dépasser la simple succession de bonnes blagues. Il souhaitait donner une identité plus affirmée à cette nouvelle heure et réfléchir à l’expérience dans son ensemble. C’est dans cette perspective que Matthieu Pepper est entré dans le processus comme metteur en scène. « Je voulais faire une œuvre plus complète avec un décor, un titre, plus d’intention. Matthieu a été un partenaire créatif dans tout le processus. »

La présentation du spectacle à la Salle Albert-Rousseau revêt donc une importance particulière. Malgré les nombreuses scènes qu’il a déjà fréquentées, Forget s’y retrouve pour la première fois seul à porter un one-man-show conçu comme une œuvre complète. L’excitation est palpable lorsqu’il en parle. «C’est pratiquement la meilleure salle au Québec pour le stand-up. C’est une grande salle, mais qui te donne le feeling, quand tu es sur scène, qu’elle est super intime. »

Le journaliste qui n’est jamais devenu journaliste

Avant de penser sérieusement à l’humour, P-O Forget se voyait plutôt devenir journaliste. Sa force était le français et, surtout, il voulait écrire. Le roman l’attirait également, même s’il considérait déjà qu’en faire un métier constituait un pari plutôt audacieux. Il s’est finalement dirigé vers la publicité, mais l’écriture n’a jamais vraiment disparu. Les blagues continuaient de s’accumuler, sans qu’il sache nécessairement quoi en faire. « Je considérais que la scène était pour les autres. J’écrivais des blagues et je ne connaissais personne… Je me suis dit qu’il faudrait que je les teste moi-même. »

L’idée de devenir humoriste lui semblait d’autant plus improbable qu’elle paraissait incompatible avec sa personnalité. Forget se décrit comme quelqu’un de profondément introverti. Il recharge ses batteries lorsqu’il est seul et a longtemps associé la scène à des personnalités beaucoup plus extraverties que la sienne. L’expérience lui a finalement démontré le contraire. « Je me rends compte que plusieurs artistes sont comme moi. Beaucoup de gens dont je respecte la démarche sont comme ça. »

Cette solitude est même devenue essentielle à son travail. Forget écrit à l’ordinateur et dit avoir besoin de s’isoler pour parvenir à entrer véritablement dans son processus créatif. « C’est un métier qui exige de l’isolement. J’ai des collègues qui sont “social butterflies”, mais moi j’ai besoin d’être un rat de bibliothèque, il faut que je lise et que j’aie de l’espace. » L’expression pourrait presque sembler incompatible avec l’énergie qu’il projette devant une salle. Elle permet pourtant de comprendre ce qui nourrit cette énergie : beaucoup de lecture, beaucoup d’écriture et suffisamment de silence pour laisser les idées se développer.

Travailler pour que le travail ne paraisse plus

Parmi les humoristes qu’il admire, Norm Macdonald occupe une place particulière. Forget est fasciné par cette combinaison entre une maîtrise exceptionnelle des mots et une façon de les livrer comme s’ils n’avaient jamais été travaillés. « Un gars qui a un don fou avec les mots et une créativité folle, mais quand tu le vois sur scène, c’est ton ami, ton chum de taverne! » Une observation qui pourrait presque servir à décrire l’idéal vers lequel il tend lui-même : écrire avec énormément de précision pour que le public ne voie finalement que l’humoriste.

Il n’est cependant pas question de transformer le stand-up en exercice intellectuel. Forget peut discuter longuement d’écriture, de construction et de précision, mais sa définition de l’intelligence humoristique demeure beaucoup plus terre à terre. « C’est quoi l’intelligence d’un humoriste? C’est d’être capable de faire rire le monde! » Toute la mécanique disparaît donc au moment où elle rencontre le public. La phrase peut avoir demandé des heures de travail; si elle ne provoque pas le rire, le travail n’a pas atteint son objectif.

Mettre son spectacle en ligne pour mieux recommencer

La décision de publier gratuitement sa première heure sur YouTube pourrait sembler contradictoire pour quelqu’un qui accorde autant de valeur au matériel. Elle répondait pourtant à un problème très concret. Forget estimait être rendu meilleur que ne le laissait croire sa capacité à vendre des billets. « Je vendais des billets au compte-goutte, mais j’avais l’impression que je pourrais peut-être avoir des tournées de plus d’envergure si les gens savaient que mon spectacle ressemble à ça. » Plutôt que d’attendre que le public le découvre progressivement, il a donc décidé de lui montrer directement ce qu’il savait faire.

La stratégie comportait aussi un risque : une fois l’heure publiée, il fallait passer à autre chose. L’artiste y voit aujourd’hui l’un des bénéfices les plus importants de l’expérience. « Je me suis dit que le monde allait le voir et, d’un autre côté, ça m’a donné l’élan pour écrire une nouvelle heure au complet. » Alors que certains artistes peuvent être tentés de protéger longtemps le matériel qui fonctionne, lui s’est volontairement privé de cette sécurité.

Construire plutôt que simplement alimenter

À une époque où un jeune artiste peut être encouragé à transformer chaque idée en contenu sur le web, lui parle plutôt de construire un corpus de travail. Il veut accumuler des spectacles, conserver du temps pour lire et écrire, regarder son humour évoluer et accepter de jeter du matériel lorsqu’il ne correspond plus à ce qu’il souhaite faire.

Il n’oppose pas pour autant la scène au numérique et ne prétend pas pouvoir construire une carrière contemporaine sans utiliser les plateformes qui permettent de rejoindre le public. Il cherche plutôt à préserver une hiérarchie entre les deux : Internet peut montrer son travail, l’amplifier et lui permettre de rencontrer de nouveaux spectateurs, mais il ne veut pas qu’il devienne le travail lui-même. « La responsabilité de tout artiste est d’être authentique à ce qu’il a dans les tripes. Je ne suis pas capable de créer autre chose que ce qui m’habite. Peut-être qu’une responsabilité des artistes est de ne pas devenir des “influenceurs”. »

Quelques heures avant de monter sur scène avec Prises de tête, son téléphone contient déjà les traces de ce qui pourrait venir après. Certaines idées disparaîtront probablement au prochain ménage. D’autres finiront peut-être dans un spectacle qui n’existe encore que sous la forme de quelques lignes dans Google Notes. C’est sans doute là que le « rat de bibliothèque » rejoint finalement l’humoriste : P-O Forget semble moins pressé de savoir jusqu’où sa carrière peut aller que déterminé à continuer de lui donner suffisamment de matière pour durer.

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