À première vue, il y a quelque chose d’improbable dans la rencontre entre Thierry Lemaire et Harry Nuriev. D’un côté, un architecte et designer français de 65 ans, associé aux arts décoratifs, aux matières nobles et aux savoir-faire artisanaux, à qui l’on a notamment confié des salons de réception et le bureau présidentiel à l’Élysée. De l’autre, Harry Nuriev, 42 ans, designer à l’univers volontiers décalé, expérimental et parfois brutaliste. Le Quai d’Orsay a décidé de les réunir.
À l’occasion d’Art Basel Paris, du 20 au 23 octobre, les deux créateurs signent ensemble la scénographie de PASSAGES : Pas sages, une exposition présentée dans les salons historiques du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères. Quelque 700 à 800 mètres carrés où se rencontreront art contemporain, design, patrimoine, archives diplomatiques et savoir-faire français.
Une rencontre qui paraît improbable, donc. Sauf pour les principaux intéressés. « Tout le monde semble penser que c’est une rencontre improbable. Mais en fait, pas du tout », raconte Thierry Lemaire en entrevue avec Le Carnet. « On est restés ouverts et ça s’est très bien passé. C’est plutôt de l’extérieur qu’on trouve ça peut-être bizarre. Harry adore l’art décoratif et moi, j’ai fait des trucs prestigieux, mais aussi des projets avec des graffitis sur les murs. Et j’adore ça! »



La culture entre au Quai d’Orsay
L’implication de Thierry Lemaire dans le projet n’est pas tout à fait le fruit du hasard. Le créateur connaissait déjà les lieux et avait participé à différents projets institutionnels en France. Son travail à l’Élysée et ses collaborations avec le Mobilier national ont éventuellement contribué à créer le pont avec le Quai d’Orsay, alors que le ministère réfléchissait à la possibilité d’organiser un événement culturel en marge d’Art Basel Paris.
Restait à imaginer ce qu’une telle exposition pouvait devenir dans un ministère des Affaires étrangères. « Après, ça a été beaucoup de diplomatie », sourit-il. Il fallait notamment éviter que l’exposition devienne « trop commerciale » ou « trop Thierry Lemaire », raconte l’artichecte. Le projet s’est donc construit autour de différents points d’ancrage institutionnels et culturels, notamment les Manufactures nationales, le Mobilier national, le Centre national des arts plastiques, des résidences d’artistes et les archives du Quai d’Orsay.
Derrière les œuvres se trouve aussi une volonté de raconter la diplomatie par la culture. Des documents historiques, dont le traité de Versailles, seront ainsi intégrés au parcours. Le contexte du 250e anniversaire de l’indépendance américaine a également nourri la réflexion. C’est notamment ce qui a conduit à l’idée d’inviter un créateur associé à la scène américaine aux côtés de Lemaire. Le nom de Harry Nuriev s’est imposé. « Aux États-Unis, il est très en vogue. C’est quelqu’un de très original, très décalé. J’aime bien faire du béton, du métal brut, mais lui est carrément… », lance Lemaire en riant, avant de résumer : « C’est très complémentaire. »
Refuser de séparer les univers
Au départ, la formule aurait pourtant pu être beaucoup plus conventionnelle. On propose aux deux designers de choisir chacun leurs espaces et de développer leur propre intervention. Ils refusent.
« Tout de suite, on s’est dit : non, on va mélanger. On a fait le pari de mélanger tout ça, et c’est ce qui rend le projet intéressant. » Ce choix devient l’une des particularités de PASSAGES : Pas sages. Il ne s’agit plus de juxtaposer un univers Lemaire et un univers Nuriev, mais de faire circuler les idées, les générations, les styles et les œuvres entre eux. « Harry est comme moi. Autant il est dans une forme de folie, quelque chose d’éclaté, autant tout ça reste très contrôlé. […] J’ai toujours dit que faire simple est ce qu’il y a de plus compliqué. » L’architecte insiste d’ailleurs sur le naturel de cette collaboration. Malgré les quelque 20 années qui les séparent, les deux hommes se sont rapidement retrouvés dans une même volonté d’expérimenter sans sacrifier l’équilibre. Et lorsqu’on lui demande ce qui peut réunir leurs deux signatures, sa réponse devient presque une profession de foi : « J’adore le mélange entre la sophistication et le côté très brutaliste. »

Et si le roi revenait aujourd’hui?
Thierry Lemaire s’est notamment intéressé aux espaces du premier étage du Quai d’Orsay aménagés lors de la visite du roi George V et de la reine Mary en France. Chambre, salle de bain et décors historiques deviennent alors un terrain de jeu fascinant pour le designer. Son idée : se demander ce que deviendraient ces espaces si une visite royale avait lieu aujourd’hui.
Une sculpture en céramique de Louise Bourgeois vient notamment s’insérer dans cet environnement historique. Le geste résume bien l’esprit de l’exposition : ne pas effacer ce qui était là, mais provoquer une rencontre entre les époques.
Le titre lui-même porte cette intention. Les « passages » sont ceux entre les pays, les cultures et les générations. Quant aux « pas sages », Lemaire y reconnaît volontiers Nuriev… mais aussi un peu de lui-même. « Il est souvent à bousculer et à faire les choses de manière originale. Et moi aussi! », lance-t-il en riant.
« Je ne regarde pas derrière »
Cette curiosité semble d’ailleurs définir assez justement Thierry Lemaire. Environ 95 % de ses projets sont aujourd’hui réalisés à l’étranger et, à 65 ans, il ne semble aucunement intéressé par l’idée de dresser le bilan de son parcours. « Je ne regarde pas derrière. Je veux encore bosser quelques années, je veux rencontrer les artisans, aller au cinéma, faire toutes les expositions qui existent sur Terre. »
Il parle de son métier comme d’une succession de rencontres, d’apprentissages et même d’accidents. Une contrainte architecturale, un pilier placé au mauvais endroit ou une difficulté imprévue peuvent devenir le point de départ d’une idée. Même l’intelligence artificielle ne semble pas l’inquiéter outre mesure. Elle fera partie des nouveaux outils, estime-t-il. Mais demeurent cet instinct, ces accidents et surtout les rencontres humaines qui nourrissent son travail. « Il y a des gens passionnants dans le monde entier. Ce sont des rencontres parfois inattendues et c’est ce qui fait la beauté de ce métier. J’ai des clients qui sont devenus des amis. On entre dans la vie des gens. » Il reste même, pour lui, des territoires complètement inexplorés.
Thierry Lemaire est Breton, né au bord de la mer, mais malgré une carrière internationale qui l’a amené à imaginer des espaces et du mobilier aux quatre coins du monde, il lui reste encore quelques rêves à réaliser. « Je n’ai jamais fait un bateau. […] Je ferais bien un bateau, on ne me l’a jamais demandé. » L’appel est lancé.
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