Faire de ses insomnies un refuge créatif

Entrevue avec Mirani Coelho

Pour Mirani Coelho, les nuits blanches sont devenues un espace de réflexion, de création et, finalement, de transformation. Depuis l’enfance, l’auteure-compositrice-interprète compose avec l’insomnie. Lorsque le silence s’installe et que le monde ralentit, les pensées prennent plus de place. Les doutes reviennent, les conversations se rejouent, les blessures se revisitent. C’est dans cet état de veille que s’est imposé le titre de son tout premier mini-album : les nuits sont blanches.

« Les enjeux dont je parle dans cet album, j’y pense pendant la nuit, je les revisite. Le titre est devenu pour moi une évidence. » À travers les six chansons qui composent ce premier projet, Mirani Coelho aborde des thèmes profondément humains : les insécurités, le doute, l’amour de soi, les dualités qui nous habitent et cette impression, parfois, de devenir son propre adversaire. Pourtant, rien de tout cela n’avait été planifié. Il n’était même pas question, au départ, de créer un EP. « J’ai écrit une première chanson, « Mon ami », et j’ai aimé l’expérience. Puis une autre, une suivante. Je voyais un filon artistique se dessiner. »

Le regard des autres

Ce qui frappe rapidement lorsqu’on échange avec Mirani Coelho, c’est la maturité avec laquelle elle parle de sa génération. Née au début des années 2000, elle fait partie de ces jeunes adultes qui ont grandi avec les réseaux sociaux comme toile de fond permanente. Une génération qui a appris à se construire sous le regard des autres, à travers les écrans, les commentaires et les algorithmes. « Je pense que les artistes de mon âge se posent ces questions. Je suis confrontée à beaucoup de choses, notamment sur les réseaux sociaux. Mais d’être exposée aussi jeune aux algorithmes, je pense que ça te fait te questionner plus rapidement sur le monde qui t’entoure. »

À cette réalité s’est ajoutée la pandémie, vécue en pleine adolescence. Elle avait quatorze ans lorsque le monde s’est arrêté. Si cette expérience collective a été différente pour chacun, elle croit qu’elle a contribué à décaler certaines prises de conscience. « Mes remises en question sont arrivées plus tard avec ces événements. Quand tu es dedans, tu ne te questionnes pas à savoir ce que tu vis. Tu le vis et tu passes à travers. » Aujourd’hui, cette lucidité accompagne aussi son rapport au métier. Être artiste en 2026 signifie apprendre à naviguer entre la création et la performance numérique. Les journées de sortie d’un projet ne se vivent plus seulement dans l’excitation; elles s’accompagnent d’une pression silencieuse, alimentée par les statistiques en temps réel. « Ta seule rétroaction, ce sont parfois des commentaires Instagram ou TikTok. C’est difficile de se détacher de ces chiffres qui sont devenus le centre de ce qu’on fait. »

Consciente que les réseaux sociaux font désormais partie intégrante du métier, elle tente néanmoins de préserver une forme d’authenticité. « On n’a pas le choix d’être actifs sur les réseaux sociaux, mais sans me dénaturer, autant que possible. »

Chanter au « je »

Les chansons de les nuits sont blanches sont majoritairement écrites à la première personne. Pourtant, Mirani Coelho insiste : elles ne constituent pas un récit autobiographique au sens strict. Le « je » devient plutôt un outil de narration qui lui permet d’explorer des émotions vécues, observées ou imaginées. « Je parle beaucoup au « je », mais il n’y a qu’une seule chanson qui parle concrètement de moi. Les autres chansons, ce sont des enjeux que j’ai pu vivre, mais ça parle aussi de certaines dualités qui existent en moi. C’est inspiré de mon histoire et de celle d’autres personnes. »

L’écriture demeure d’ailleurs l’endroit où elle s’autorise le plus de vulnérabilité. Dans la vie quotidienne, elle se décrit comme quelqu’un d’assez solide, capable de garder une certaine distance face aux événements. Devant sa feuille ou son piano, toutefois, elle laisse les émotions prendre le dessus. « Autant je disais que la Mirani artiste est plus calme, autant c’est dans l’écriture que je laisse l’émotion m’envahir. Dans mon quotidien, au contraire, je me laisse moins atteindre par ce que je ressens. » Elle décrit la création comme un espace sécuritaire où tout peut exister sans jugement. « Je fais juste laisser ces sentiments-là prendre leur place et en faire quelque chose de beau. »

Ce que lui apprend Star Ac’

Son parcours musical a pourtant pris naissance à la suite d’une déception. Son passage à Star Académie, l’an dernier, s’est terminé dès le premier tour. Une expérience difficile, mais déterminante. « Faire de la musique n’était pas nécessairement ce que j’avais envie de faire à tout prix. Je viens d’une famille de musiciens, mais je n’ai pas grandi en me disant que je serais chanteuse. Quand Star Ac’ n’a pas fonctionné, ça m’a frappée : je devais le faire à 100 %, parce que c’est exactement ce que je voulais faire. » Quelques semaines plus tard, elle écrivait sa première chanson. Sa rencontre avec le réalisateur Olivier Girard a ensuite accéléré les choses. Sans grande formation théorique en musique, elle découvre un collaborateur capable de comprendre son langage intuitif. « Je lui ai proposé d’aller prendre un café. Un mois plus tard, il acceptait qu’on planifie une date en studio avant même d’écouter une première maquette. Je me sens vraiment chanceuse d’être tombée sur lui. »

Au fil des enregistrements, sa confiance grandit. « La première chanson, tu te donnes une chance et tu as besoin d’un œil extérieur pour réaliser que ça a du potentiel. Puis, plus on enregistrait des chansons, plus j’avais confiance en ce que je faisais. » Derrière cette confiance nouvellement acquise se cache toutefois une philosophie profondément ancrée dans son histoire familiale. Sa mère, aujourd’hui sa gérante, lui a transmis une manière très humaine d’habiter les épreuves. « Elle m’a toujours dit que tu as deux choix : tu peux être victime de ce que les gens te font ou tu transformes ces événements-là en d’autres choses. »

Beaucoup de lumière

Même lorsqu’elle aborde les moments plus sombres, Mirani Coelho refuse de s’y installer définitivement. « Je dis quand même, à la fin du EP, que ça va aller mieux. Je veux identifier un sentiment, mais je voulais aussi amener de la lumière dans le processus. Je trouve que la vie est trop belle pour se laisser atteindre par les difficultés. Il y a de la lumière au bout du tunnel si on est capable d’en parler. Je veux être cet outil qui peut en aider d’autres à s’en sortir. »

Cette semaine, au Livart de Montréal, elle présentera pour la première fois une performance entièrement composé de ses propres chansons. Une étape importante, certes, mais qu’elle aborde avec une étonnante sérénité.

Lorsqu’on lui demande ce qu’elle souhaite pour la suite, sa réponse ressemble beaucoup à ses chansons : honnête, ambitieuse et tournée vers l’avenir. « J’ai envie d’avoir le même sentiment que j’ai présentement : de la fierté pour ce projet, mais de savoir qu’il y aura une évolution. Je veux m’améliorer, goûter à différentes choses et garder cette soif d’apprendre. J’espère que ça ne changera jamais. »

Peut-être est-ce là la plus belle promesse de cet EP : rappeler qu’il est possible de traverser le doute sans s’y perdre, de regarder ses fragilités en face sans les laisser définir qui nous sommes, et de transformer les nuits les plus agitées en quelque chose de lumineux.

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