De Montréal au monde : KOTV récolte les fruits de son pari international

Entrevue avec Louis-Philippe Drolet

Lorsque Louis-Philippe Drolet, producteur exécutif et cofondateur, a appris que KOTV était en lice pour le TV Producer Indiescreen Award 2026 de la Canadian Media Producers Association, il ne s’attendait pas nécessairement à repartir avec le trophée. L’entreprise montréalaise se retrouvait notamment face à des producteurs derrière des projets comme Heated Rivalry, YAGA, Allegiance et Hate the Player: The Ben Johnson Story.

« C’est arrivé un peu sur le fly pour nous autres! », raconte-t-il en riant. KOTV, qui œuvre aussi en production anglophone, est membre de l’association canadienne, mais l’homme d’affaires rappelle que les producteurs anglophones occupent généralement une place importante dans ce type de reconnaissance. « On s’est retrouvés à devancer d’autres grands producteurs canadiens. C’est sûr qu’on le prend! » Le prix souligne l’ensemble du parcours de KOTV, mais un titre revient inévitablement lorsqu’on cherche à comprendre son rayonnement actuel : Plan B. La série québécoise a ouvert des portes qui paraissaient beaucoup plus éloignées lorsque l’entreprise a vu le jour, en 2011.

Tout a commencé avec un Bye Bye

L’histoire de KOTV est pourtant beaucoup moins planifiée qu’on pourrait le croire aujourd’hui. Avant KOTV, il y avait une compagnie au nom pour le moins pragmatique : Les Productions Bye Bye 2010 inc. Après avoir participé au controversé Bye Bye de 2008, l’équipe est rappelée par Radio-Canada en 2010. Alain Chicoine est engagé à la réalisation et le succès de l’émission entraîne rapidement une nouvelle proposition pour l’année suivante.

Il fallait alors transformer une compagnie créée pour un projet en véritable maison de production. Et lui trouver un nom. « OK, mais si on est une boîte, on est qui? “On est K.O.” », se rappelle Drolet. Aucun lien particulier avec la boxe, précise-t-il en riant. Plutôt une certaine attitude : « On arrivait dans le marché avec un peu d’arrogance et d’insouciance à la fois. » Cette insouciance était accompagnée d’un instinct entrepreneurial qui demeure important dans la manière de travailler de l’entreprise.

Très tôt, KOTV comprend également qu’un catalogue ne peut pas reposer uniquement sur ses productions originales. L’entreprise s’intéresse aux formats, notamment avec Les Détestables et Le Verdict, puis commence à fréquenter les marchés internationaux. Louis-Philippe Drolet se rend notamment au MIPCOM, à Cannes, avec des projets sous le bras et un réseau qui se construit peu à peu. Puis arrive Plan B.

La série qui a « mis KOTV sur la map »

Première fiction dramatique d’envergure de KOTV, jusque-là davantage associée à la comédie, Plan B devient une formidable carte de visite. Drolet présente d’abord le format à Gaumont, en France. D’autres territoires suivent, notamment l’Allemagne et la Belgique flamande. Ces transactions sont beaucoup moins simples qu’une vente de série déjà emballée. Un producteur étranger peut d’abord acquérir une option pour une période déterminée, moyennant quelques milliers d’euros. Ce temps lui permet de développer sa propre proposition, d’approcher les diffuseurs et d’imaginer le casting. Si le projet se concrétise, d’autres revenus s’ajoutent, généralement selon le nombre d’épisodes ou sous la forme d’un pourcentage du budget. Territoire, durée des droits et ampleur du projet font varier les ententes.

Et vendre une adaptation signifie aussi accepter de ne plus tout contrôler. « Il faut laisser une liberté aux producteurs étrangers de pouvoir intervenir afin de plaire à leur public. » Pour lui, l’époque où un créateur exigeait qu’une adaptation reproduise presque mécaniquement l’original semble s’éloigner. Une histoire peut conserver son essence tout en étant transformée par la culture qui l’accueille.

L’autre tournant survient lorsque Plan B est adaptée en anglais pour CBC, tout en demeurant produite à Montréal. « Là, on tombe dans les ligues majeures. » KOTV répète ensuite l’expérience avec Entre deux draps, devenue Pillow Talk. Chaque projet ajoute un nouveau territoire, de nouveaux partenaires et, surtout, une crédibilité supplémentaire. « C’est Plan B qui nous a mis sur la map. Ça nous a permis d’obtenir une crédibilité auprès des producteurs et des diffuseurs étrangers. »

Le Québec n’a plus à convaincre de la même manière

Pour Louis-Philippe Drolet, l’international n’apparaît plus comme une destination lointaine réservée à quelques exceptions québécoises. Il considère plutôt que l’industrie d’ici a atteint une certaine maturité.

Il compare même le phénomène à celui des pays scandinaves, dont les séries policières ont fini par créer une véritable signature exportable. Le Québec possède selon lui une concentration remarquable d’auteurs, de réalisateurs et de comédiens, tandis que des cinéastes comme Jean-Marc Vallée, Xavier Dolan et Denis Villeneuve ont contribué à changer le regard porté sur la création québécoise à l’étranger.

KOTV profite elle-même de cette reconnaissance grandissante. La Médiatrice a remporté un International Emmy en 2025, tandis que Fleur de peau s’est distinguée à La Rochelle. Mais le producteur nuance l’idée d’une stratégie internationale parfaitement dessinée dès les débuts de l’entreprise. « Notre souhait était d’exister chez nous. C’est difficile d’exister ailleurs si tu n’as pas de reconnaissance locale. » Il aura fallu des années et plusieurs créateurs, producteurs et réalisateurs québécois pour faire tomber ce qu’il décrit comme un plafond de verre. « À la blague, sur le site de KOTV, on disait qu’on voulait conquérir Mars! » Mars attendra peut-être encore un peu. Le reste du monde, beaucoup moins.

Netflix, Amazon et un projet encore secret

L’entrepreneur estime d’ailleurs que KOTV traverse actuellement « une très belle période », même si l’industrie audiovisuelle, elle, connaît des difficultés importantes. Cette situation favorable ne serait pas le résultat d’un succès soudain, mais plutôt l’aboutissement de plusieurs années passées à développer des relations à l’étranger. « On commence à récolter les fruits de ce qu’on a semé au cours des dernières années dans notre développement international. »

KOTV travaille maintenant à des projets en français et en anglais, mais cherche surtout à développer des productions possédant une valeur susceptible de traverser les frontières. Drolet confirme que l’entreprise a des projets en développement avec de grandes plateformes, notamment Netflix et Amazon, et laisse filtrer un autre projet particulièrement révélateur de la direction prise par l’entreprise. « Présentement, j’ai un projet qui sera une production KOTV à 100 %, où un diffuseur étranger avec mon diffuseur canadien ont dit “GO”. »

Dans un marché où les budgets se resserrent, la capacité à réunir plusieurs partenaires devient d’ailleurs centrale. « Dans une période où c’est difficile partout, la coproduction est plus que nécessaire. » L’international n’est donc plus seulement une manière d’exporter une série une fois celle-ci terminée. Il peut désormais participer à son financement et rendre possible sa création dès le départ.

Lire un roman en imaginant déjà la pause publicitaire

Cette recherche de projets passe aussi par un endroit qui peut sembler beaucoup plus traditionnel : les librairies. Chez KOTV, certains employés sont de grands lecteurs de littérature québécoise et ont une consigne plutôt claire : lorsqu’un livre semble posséder un potentiel d’adaptation, il faut lever la main rapidement. L’équipe se penche alors sur l’œuvre pour déterminer ce qu’elle pourrait devenir à l’écran. « C’est peut-être un film, une série, une minisérie, une websérie… ou juste un très bon roman! », résume Drolet.

Sa propre manière de lire a d’ailleurs été transformée par son métier. « Quand je lis, je veux déjà avoir l’impression que je sais comment sera fait le découpage, comment on va à la pause! », lance-t-il en riant. Les personnages commencent à prendre forme visuellement, les scènes à s’organiser et le potentiel télévisuel à se révéler.

Cette réflexion fait écho à notre récente rencontre avec l’autrice Geneviève Jannelle, qui nous confiait justement avoir travaillé à l’adaptation de l’un de ses romans avec l’équipe de KO. Une illustration concrète de cette passerelle que le producteur souhaite continuer de construire entre la littérature québécoise et l’écran.

Grandir sans oublier ceux qui créent

À entendre parler de marchés étrangers, de plateformes mondiales et de coproductions, on pourrait croire que la prochaine étape de KOTV se résume à devenir toujours plus grande. Drolet insiste pourtant sur un autre enjeu : la relève.

Autour de KOTV s’est progressivement constitué un écosystème comprenant notamment KO Studio et KO Scène, où se croisent influenceurs, artistes, balados et productions de différentes natures. Les équipes partagent les mêmes espaces, des idées circulent et de nouveaux talents peuvent évoluer à l’intérieur de cet ensemble. Mais ce dernier tient à rappeler la manière dont l’entreprise s’est construite. « On n’a pas grandi par acquisition. Sans créateur, on n’y arrivera pas. »

L’entreprise voulait initialement faire sa place au Québec. Elle travaille maintenant avec des partenaires étrangers, développe des projets pour de grandes plateformes et cherche à transformer plusieurs années de démarches internationales en productions concrètes. Conquérir Mars n’est peut-être plus à l’ordre du jour. Mais pour l’instant, viser quelques nouveaux territoires sur Terre semble déjà bien engagé.

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