/ Un texte de Michaël Grégoire
Avec Exploser tout bas, Geneviève Jannelle imagine une femme confrontée à la possibilité vertigineuse d’une autre vie. Ce nouveau roman, je l’ai dévoré en une seule journée et, une fois la dernière page tournée, j’ai rapidement proposé une entrevue à l’équipe de l’autrice. Quelques jours plus tard, nous nous retrouvions virtuellement pour une discussion qui allait forcément commencer par cette histoire… mais qui nous a aussi conduits ailleurs.
Derrière le roman se trouve une question universelle et un peu dangereuse : et si notre vie avait été différente? Si, quelque part, une autre version de nous-même avait pris une autre décision, emprunté une autre route, aimé autrement? Et surtout, cette autre personne serait-elle nécessairement plus heureuse? Pour Geneviève Jannelle, la réponse n’est évidemment pas aussi simple. « Ce qu’on retient, j’ai l’impression, c’est qu’il faut juste aimer la vie qu’on s’est dessinée. »
Une piscine vide et l’idée de deux vies
Exploser tout bas est le cinquième roman de Geneviève Jannelle, mais son point de départ tient à une image étonnamment simple. L’autrice, qui jongle avec une carrière en publicité et une vie de famille avec trois enfants, accumule constamment des observations et des idées dans son téléphone. Un jour, pendant une course sur le mont Royal, son regard s’est posé sur une piscine vide qu’elle avait pourtant déjà vue à de nombreuses reprises. Cette fois, quelque chose avait changé. « Je me suis dit : et si la piscine était un portail pour voyager entre deux vies? » L’idée pouvait alors commencer à se nourrir de toutes ces notes accumulées au fil des années.
Jannelle ne travaille pas à partir de plans extrêmement détaillés et préfère laisser une certaine liberté à ses personnages. Même la conclusion d’Exploser tout bas n’était donc pas coulée dans le béton. Plusieurs versions ont existé et différentes possibilités se sont imposées au fil de l’écriture. L’essentiel était ailleurs : préserver la capacité de son personnage principal à choisir. « Je voulais que mon personnage puisse choisir, faire le choix qu’elle voulait. » La mécanique narrative ouvre la porte au fantasme de la vie parallèle, mais elle permet surtout de réfléchir à celle que l’on habite réellement.
De la publicité à la littérature
Les idées occupent une place plutôt importante dans le quotidien de Geneviève Jannelle puisqu’elle est conceptrice-rédactrice publicitaire. Elle travaille au sein d’un duo créatif et affirme avoir beaucoup plus de projets en tête que de temps pour les réaliser. L’écriture littéraire doit donc se frayer un chemin entre la carrière, les enfants et le reste.
Ce double métier explique aussi en partie la manière dont elle écrit. Son style est précis, rythmé, économique. Peu de mots semblent laissés au hasard. « Mon écriture courte, punchée, ça vient de mon parcours publicitaire. » Elle voit toutefois cette coexistence des deux univers comme une richesse plutôt que comme un obstacle. Les idées ont le temps de « mijoter », parfois pendant des années, avant de trouver leur place dans un projet suffisamment cohérent pour devenir un livre.
La littérature était pourtant présente dans sa vie bien avant la publicité. Jannelle se décrit comme une « lectrice boulimique » depuis l’enfance. Elle dessinait, peignait et s’intéressait aux arts visuels, ce qui l’a d’abord menée vers la direction artistique. C’est presque par accident professionnel qu’elle a ensuite basculé vers les mots. Lorsque sa partenaire créative est partie en congé de maternité, son patron lui a proposé d’essayer le rôle de conceptrice-rédactrice. Elle avait déjà une sensibilité particulière pour les mots et l’envie d’écrire ne l’avait jamais quittée.

Pour s’obliger à passer du désir à l’action, elle s’inscrit finalement en création littéraire à l’UQAM. Le parcours lui prendra quatre ans, mais lui donnera surtout une discipline. Elle publie quelques nouvelles dans le magazine Biscuit Chinois, puis son projet de fin d’études est envoyé à deux maisons d’édition. Il deviendra son premier roman, publié en 2011. « J’avais l’impression que ce que j’écrivais avait une valeur si un éditeur s’intéressait au projet. » Avec le recul, elle retient surtout la richesse de ce dialogue avec l’éditeur, qu’elle décrit comme une dyade créative.
Une rencontre déterminante avec Stéphane Dompierre
Son parcours littéraire allait d’ailleurs être profondément influencé par une rencontre au Salon du livre de Montréal. Après la publication de son premier roman, elle y croise Stéphane Dompierre. Une collaboration autour d’un projet collectif suivra : plusieurs romans dont les personnages se croisent d’une histoire à l’autre. Jannelle signe alors Odorama, son deuxième livre.
Dompierre deviendra éventuellement son éditeur. Après Pleine de toi, son troisième roman, la vie de l’autrice change considérablement : elle devient mère de trois enfants et ne publie rien pendant environ huit ans. Une longue période durant laquelle l’écriture ne disparaît jamais complètement. Elle aime d’ailleurs dire que Stéphane Dompierre l’a « maintenue en vie, de manière littéraire » pendant ces années. Une formule amusante qui raconte aussi quelque chose d’important sur la carrière d’un écrivain : les silences entre deux publications ne signifient pas nécessairement que les histoires ont cessé de se construire.
Écrire avec trois enfants
Aujourd’hui, trouver du temps pour écrire demeure un exercice de négociation permanente. Avant les enfants, raconte-t-elle, la question se posait beaucoup moins. Pour Prendre son souffle, il a fallu arracher des périodes d’écriture ici et là, parfois avec un bébé dans le porte-bébé.
Avec les années, elle a fini par établir une règle beaucoup plus claire. Le mardi soir appartient à l’écriture. Ce rendez-vous est inscrit au calendrier et, surtout, il se déroule à l’extérieur de la maison. « Si maman est là, on a besoin de maman. » Elle reste donc souvent à l’agence lorsque ses collègues quittent progressivement les lieux. Elle apporte son repas, attend que le silence s’installe et se retrouve finalement seule avec son texte.
Cette discipline ne transforme pourtant pas l’écriture en exercice mécanique. Jannelle s’impose un test beaucoup plus instinctif lorsqu’un manuscrit approche de sa forme définitive. « Si j’arrive à lire mon roman au complet et que je n’ai pas envie de changer les mots, il est parfait. Là, je sais que j’ai trouvé la bonne façon de raconter mon histoire. »
La fiction comme manière de vampiriser sa propre vie
Il serait tentant de chercher Geneviève Jannelle derrière le personnage principal d’Exploser tout bas, particulièrement parce que certaines de ses préoccupations rejoignent celles d’une femme qui connaît elle-même la maternité, le travail et les compromis imposés par une vie bien remplie. L’autrice trace toutefois une distinction importante : l’histoire n’est pas la sienne. « L’histoire est de la fiction, il n’y a rien dans ça qui me ressemble. Mais les sentiments qui sous-tendent cette histoire, les réflexions du personnage principal, j’ai vampirisé plein d’affaires de ma vie. » Pour elle, écrire consiste inévitablement à distribuer des fragments de soi à des personnages qui peuvent pourtant être très différents. Les peurs, les interrogations et certaines sensibilités personnelles deviennent alors du matériau littéraire.
Les lecteurs qui termineront Exploser tout bas avec l’envie de retrouver ses personnages devront probablement apprendre à vivre avec cette envie. Geneviève Jannelle ne semble pas particulièrement intéressée par une suite. « J’aime que les lecteurs aient le goût de connaître la suite, mais si je suis super honnête, je n’ai pas envie de poursuivre. Je pense que les suites font plus plaisir aux lecteurs qu’à l’auteur. »
Pour elle, un roman appartient aussi à la période de vie durant laquelle il a été écrit. Il possède son début, sa fin et son espace propre. Cela ne signifie pas qu’elle soit insensible à ses personnages. Au contraire, le projet sur lequel elle travaille actuellement l’amène à construire des protagonistes beaucoup plus éloignés d’elle-même et, paradoxalement, elle remarque qu’elle développe peut-être davantage d’affection pour eux.
C’est aussi l’un des plaisirs de son parcours : après cinq romans et des incursions dans différents univers, elle refuse de s’enfermer dans un genre précis. Érotisme, horreur, fiction plus contemporaine : elle a expérimenté, quitte à constater que certains registres lui correspondent davantage que d’autres. La sensualité demeure présente dans son écriture, tandis que son efficacité stylistique semble aujourd’hui constituer une signature beaucoup plus durable.
Ne surtout pas choisir entre ses deux vies
Lorsqu’on lui demande si elle rêve de vivre uniquement de ses livres, la réponse est claire : non. « Je ne rêve pas d’écrire à temps plein. On dirait que la réponse est dans le livre : trouver un équilibre entre tout. » Geneviève Jannelle aime la publicité, ses collègues, le travail d’équipe et l’énergie d’un environnement professionnel créatif. Écrire uniquement, dit-elle, comporterait trop de solitude. Son idéal serait plutôt de consacrer trois jours par semaine à la littérature et deux à la publicité, même si la réalité de son industrie rend cette formule difficile à appliquer.
Triangles, le cinéma et les prochaines histoires
Les projets ne manquent certainement pas. Geneviève Jannelle a notamment travaillé à l’adaptation cinématographique de Prendre son souffle. Rien ne garantit encore que le film verra le jour, et elle connaît suffisamment les difficultés du milieu pour le savoir, mais l’expérience lui a donné envie de poursuivre l’exploration de l’écriture scénaristique.
À l’automne prochain paraîtra surtout Triangles, un recueil de nouvelles dont l’histoire remonte à beaucoup plus loin. Le projet a commencé lorsqu’elle a remporté le Prix de la nouvelle Radio-Canada et aura finalement mûri pendant environ 14 ans. Certaines nouvelles ont été conservées, d’autres ajoutées, et toutes s’articulent autour du chiffre trois et des tensions que celui-ci peut créer.
Cette longue gestation donne au livre une particularité qui amuse l’autrice : il fait cohabiter la plume de la femme qu’elle était dans la vingtaine et celle de l’écrivaine qu’elle est devenue dans la quarantaine.
Geneviève Jannelle écrit beaucoup sur les possibilités, les tensions, les différentes versions de soi et les chemins que l’on aurait pu emprunter. Mais elle semble beaucoup moins préoccupée par l’idée de trouver une vie parfaite que par celle d’en construire une qui nous ressemble. « Il faut juste aimer la vie qu’on s’est dessinée. »
Après avoir refermé Exploser tout bas en une seule journée, c’est aussi la phrase qui reste.
Exploser tout bas, de Geneviève Jannelle, est publié chez Québec Amérique. Pour découvrir le roman : Québec Amérique ou Les libraires.







