Entre Bogotá et Montréal, Saul Sanchez fait parler les assiettes

Une exposition à la Galerie Jano
Crédit: Michael Patten

Apprendre une nouvelle langue, c’est accepter de ne pas toujours trouver les bons mots. C’est hésiter, reformuler, se tromper parfois. C’est aussi découvrir que certaines nuances échappent à la traduction parfaite. Pour Saul Sanchez, cette expérience de l’entre-deux est devenue bien plus qu’une réalité quotidienne : elle s’est transformée en matière artistique.

À la Galerie JANO, où il présente actuellement l’exposition One Thing for Another, l’artiste colombien revisite l’univers des « assiettes parlantes », ces objets populaires apparus en France et en Angleterre aux XVIIIe et XIXe siècles. Ornées d’illustrations et d’inscriptions formant des rébus, elles invitaient autrefois les convives à résoudre des énigmes pendant les repas. Sous le pinceau de Saul Sanchez, elles deviennent aujourd’hui le point de départ d’une réflexion plus vaste sur le langage, l’identité et notre rapport à l’incompréhension.

Un artiste au parcours unique

Le parallèle avec son propre parcours est loin d’être anodin. Originaire de Bogotá, installé au Québec depuis plusieurs années et partageant aujourd’hui son temps entre Montréal, New York et la Colombie, l’artiste évolue constamment entre plusieurs langues et plusieurs univers culturels. « C’est spécial parce que les assiettes prennent notamment leur origine en France. Leur sonorité au Québec fait du sens pour moi. Parfois, on hésite sur des mots, des sons ou des expressions, mais je suis en train de naviguer cette nouvelle langue. »

Cette idée de navigation traverse l’ensemble de l’exposition. Le visiteur croit d’abord reconnaître des objets familiers. À première vue, les œuvres ressemblent à de véritables assiettes anciennes soigneusement conservées. Pourtant, en s’approchant, quelque chose se dérobe. Les mots s’entremêlent aux images. Les significations se multiplient. Ce qui semblait évident devient soudainement ambigu.

L’origine de cette démarche remonte à 2022, alors que Saul Sanchez prépare une exposition à Bogotá. « J’ai commencé à faire de l’exploration en Colombie. J’ai fait cela pour une exposition là-bas. » Ce qui fascine l’artiste, ce n’est pas tant la possibilité de résoudre l’énigme que l’espace qu’elle ouvre. Pour lui, une œuvre ne doit pas nécessairement livrer toutes ses réponses immédiatement. Elle peut aussi devenir un lieu d’incertitude. « Je pense que la première réaction est une opinion sur la peinture. On a l’impression que les assiettes sont de vraies assiettes, mais ce sont ensuite les images et les mots qui se dévoilent. C’est la manière de comprendre l’image et d’engager une conversation sur leur sens. » Le doute devient alors un moteur plutôt qu’un obstacle.

De multiples interprétations

Les assiettes parlantes originales reposaient déjà sur des mécanismes d’interprétation. Elles demandaient aux participants d’observer attentivement, d’établir des liens et d’accepter que certaines réponses demeurent incomplètes. Saul Sanchez pousse cette logique encore plus loin. Certaines œuvres présentent des mots en français, d’autres en anglais ou en espagnol. D’autres encore semblent jouer avec le hasard lui-même. « Parfois, il y a des assiettes que je fais qui sont seulement une composition d’images et de mots aléatoires. Ce n’est pas contrôlé tout le temps. » Cette absence de maîtrise absolue fait pleinement partie de sa démarche. « Nous ne sommes pas toujours dans la possibilité de tout comprendre. Parfois parce qu’il y a une erreur dans le système. C’est comme lorsque je m’exprime, si j’emploie un mot qui vient modifier le sens de ce que je dis. Il y a l’espace de l’interprétation, du doute, de l’ambiguïté. C’est le sens de la création. »

L’exposition impressionne également par sa dimension artisanale. Car au-delà de la peinture elle-même, Saul Sanchez fabrique chacun des supports qui accueilleront ses œuvres. Les structures circulaires en bois sont réalisées de ses mains avant même que le premier coup de pinceau ne soit posé. « Je fais les structures et, ensuite, je monte les toiles. Je ne m’implique pas seulement dans la peinture, mais dans tout le processus de création comme la coupe du bois. » Ce travail minutieux exige un investissement considérable. « Ce qui est le plus complexe est le temps de travail que chaque œuvre exige. »

Son regard sur Montréal

L’artiste reconnaît que son arrivée à Montréal a transformé sa pratique. Lorsqu’il s’installe au Québec, il œuvre principalement dans le domaine des arts numériques et immersifs. C’est sa résidence artistique à la Galerie JANO, sous l’impulsion de sa fondatrice Anne Jano, qui lui fait découvrir un autre pan du milieu artistique montréalais. Cette expérience modifie son regard sur la ville. « Ça a changé ma perception de ce que Montréal avait à offrir. J’ai découvert ici qu’il y avait une ouverture quant à la participation des artistes internationaux dans l’art. »

Cette ouverture prend aujourd’hui une résonance particulière. Malgré son intégration dans le milieu culturel québécois et une carrière qui l’a déjà mené en Colombie, au Mexique, aux États-Unis et en Espagne, l’avenir de Saul Sanchez au Québec demeure incertain en raison des enjeux liés à l’obtention d’un statut de résidence.

Peut-être est-ce aussi ce qui rend One Thing for Another si touchante. Derrière les jeux de langage, les rébus et les énigmes visuelles se dessine discrètement le portrait d’un homme qui habite plusieurs territoires à la fois sans appartenir totalement à aucun. Un artiste qui accepte que certaines réponses demeurent incomplètes et que certaines traductions restent imparfaites.

À une époque où l’on exige souvent des certitudes immédiates et des positions claires, Saul Sanchez nous rappelle que l’ambiguïté possède aussi sa beauté. Qu’il existe parfois une richesse dans ce que l’on ne comprend pas entièrement. Et que le sens, comme une langue que l’on apprend, se construit souvent dans l’hésitation, l’écoute et la curiosité.

Pour découvrir l’exposition One Thing for Another, présentée jusqu’au 15 juillet 2026 à la Galerie JANO, cliquez ici.

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