Il veut réinventer notre façon de découvrir l’art

Face à face avec Dorian Verdier

Un texte de Michaël Grégoire

Lorsqu’il est arrivé à Montréal pour entreprendre des études à HEC Montréal, Dorian Verdier n’avait ni plan d’affaires ni ambition de révolutionner le marché de l’art. Il cherchait simplement à meubler son appartement avec les moyens du bord. Quelques années plus tard, il dirige deux galeries d’art montréalaises, lance PickArt, une plateforme numérique qui met en relation les amateurs d’art et les artistes, et réfléchit toujours à une même question : comment rendre l’art plus accessible, sans en trahir l’essence?

Derrière ce parcours entrepreneurial se cache surtout une profonde fascination pour les créateurs et une volonté assumée de leur permettre de vivre de leur travail. « J’étais un étudiant fauché. J’avais dépensé les quelques centimes qui me restaient dans des soirées et je récupérais ce que je trouvais au pied des murales pour meubler mon appartement », raconte-t-il en repensant à ses débuts. Très rapidement, cette démarche dépasse le simple besoin de s’installer. « J’ai choisi d’utiliser le talent des artistes que j’admirais et de comprendre ce qu’ils font, pourquoi ils le font. » Sans le savoir, il venait de poser les premières pierres de ce qui deviendrait quelques années plus tard la Galerie L’Original.

Une galerie née par passion

L’histoire de L’Original commence de façon plutôt improbable. Les meubles récupérés deviennent progressivement une monnaie d’échange avec des artistes qu’il admire. Il leur offre du mobilier trouvé dans la rue, ils lui remettent des œuvres, et son appartement se transforme tranquillement en un véritable lieu de rencontres où l’on échange autant sur la création que sur la réalité du métier d’artiste. De ces discussions naît une conviction : les créateurs ont besoin d’espaces où ils peuvent non seulement exposer leur travail, mais aussi raconter leur démarche et entrer en relation avec le public.

Comme il le résume lui-même, « c’était mon projet passion, pas du tout quelque chose de calculé. » L’idée d’ouvrir une galerie ne répond pas à une ambition commerciale, mais à un désir de rapprocher les artistes des gens. « Je me suis dit : ce serait tellement le fun que les gens puissent venir à la rencontre de ces artistes-là. »

Son premier modèle fonctionne presque comme une coopérative : les revenus provenant de chambres qu’il sous-loue à l’étage permettent de financer le commerce situé au rez-de-chaussée. Cette liberté lui offre la possibilité de représenter plusieurs artistes urbains qui ne se reconnaissent pas dans les galeries plus conventionnelles et de bâtir, peu à peu, une communauté fidèle autour de son projet.

Lorsque la pandémie prend fin, le succès commercial arrive plus rapidement qu’il ne l’avait imaginé. Les visiteurs américains affluent dans le Vieux-Montréal et les ventes explosent. Paradoxalement, cette réussite l’éloigne de sa mission initiale. « Je devenais une galerie traditionnelle, alors que ce n’était pas mon idée de départ », explique-t-il. Pour retrouver cette proximité avec les artistes émergents qui l’avait motivé dès le début, il décide d’ouvrir une seconde galerie sur le Plateau-Mont-Royal. Aujourd’hui, les deux lieux cohabitent avec des identités complémentaires : l’un s’adresse davantage aux collectionneurs, tandis que l’autre demeure fidèle à cette volonté de démocratiser l’accès à l’art.

Le « Tinder de l’art »

Depuis plusieurs années, Dorian Verdier est convaincu que les galeries physiques ne suffisent plus à faire découvrir les artistes. Beaucoup de visiteurs savent reconnaître une œuvre qui les touche sans être capables d’expliquer pourquoi ni vers quel artiste se tourner. C’est cette réflexion qui donnera naissance à PickArt, une plateforme où l’utilisateur fait simplement défiler des œuvres, indique celles qui lui plaisent, puis se voit proposer des artistes correspondant à ses goûts.

L’idée naît presque par hasard, au cours d’une soirée entre amis. Ce qui ressemblait au départ à une simple discussion devient rapidement un véritable projet de recherche. Pendant près de cinq ans, plus de deux cents développeurs, principalement issus de HEC Montréal et du Tech3Lab, participent à son évolution. Chaque nouvelle version est testée, corrigée et améliorée grâce aux commentaires des artistes et des utilisateurs. « Nous étions les « geeks » dans les laboratoires du HEC Montréal », raconte-t-il en riant. Aujourd’hui, PickArt regroupe plus de 750 artistes montréalais, agit comme une véritable troisième galerie entièrement numérique et attire déjà l’attention d’investisseurs après avoir été finaliste au Startupfest. « On a un produit qui convertit. C’est le fruit de tous les artistes et des visiteurs qui nous ont aidés à l’améliorer. »

Accompagner plutôt que vendre

Malgré cette croissance, Dorian Verdier refuse de promettre des succès faciles aux artistes qui rejoignent son réseau. Il connaît la réalité du milieu et préfère parler de professionnalisation plutôt que de rêve. Pour lui, un galeriste ne devrait pas simplement vendre des œuvres; il devrait créer les conditions permettant aux artistes de construire une carrière durable. « Je ne veux pas promettre aux artistes un rêve impossible. Le marché de l’art est extrêmement compliqué. »

Cette philosophie s’appuie également sur sa propre pratique artistique. Poète à ses heures, il distingue très clairement son travail de créateur de celui d’entrepreneur. « Quand je mets ma casquette business, ce n’est plus le même propos. Trop d’artistes se parlent à eux-mêmes et mon rôle est de leur permettre de sortir de chez eux et de générer des revenus avec ça. » Cette vision explique pourquoi il mesure le succès de son organisation autrement que par les seuls résultats financiers.

Bien sûr, les chiffres sont éloquents. La plateforme a déjà généré près de 300 000 dollars de revenus pour les artistes, permis l’achat d’œuvres pour les villes de Montréal et de Gatineau et soutenu plusieurs projets culturels. Mais ce qui le rend le plus fier est ailleurs. « Je regarde combien de tableaux nous avons vendus, mais surtout combien d’artistes nous avons réussi à sortir de la précarité. Est-ce qu’on arrive à professionnaliser leur carrière? C’est ça qui compte. » Derrière chaque vente, il voit d’abord un artiste qui pourra consacrer davantage de temps à créer.

Une quête de sens

Artiste lui-même, Dorian Verdier écrit de la poésie, sans chercher à la publier ni à la commercialiser. Cette pratique nourrit sa réflexion sur notre rapport à l’art et à la consommation. Selon lui, les gens cherchent aujourd’hui davantage qu’un objet décoratif; ils veulent s’entourer d’œuvres qui racontent quelque chose de leur propre histoire. « Les gens ne veulent plus seulement consommer des logos de marque; ils veulent créer leurs propres symboles. »

À ses yeux, c’est précisément cette quête de sens qui explique l’intérêt grandissant pour des projets comme L’Original et PickArt. La technologie n’a pas vocation à remplacer les galeries ou les rencontres humaines; elle peut simplement faciliter les premières découvertes et permettre à un plus grand nombre de personnes d’entrer en contact avec des artistes qu’elles n’auraient peut-être jamais croisés autrement. « Ce qui me motive à bâtir ce projet, c’est cette quête de sens », résume-t-il.

Malgré les défis, malgré les critiques qu’il a essuyées à ses débuts et malgré les incertitudes liées à son statut d’immigrant, c’est encore la réaction du public qui le nourrit. « Quand je présente mon travail et que ça met des étoiles dans les yeux des gens, ça me fait plaisir. » Une philosophie qui explique sans doute pourquoi son projet continue d’évoluer, sans jamais perdre de vue sa mission première : rapprocher les artistes de ceux qui, parfois sans le savoir, cherchent une œuvre qui leur ressemble.

/ Pour découvrir la Galerie L’Original

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